La Honte (roman d’Annie Ernaux)

Le roman intitulé ‘’ La honte” est un roman où l’auteur nous raconte sa vie et celle de sa famille. Annie Ernaux commence son roman en disant : « Mon père a voulu tuer ma mère un dimanche de juin, au début de l\’après-midi» pour introduire le fait ou l’événement qui l’a poussé à écrire ce roman (p. 13) où plus loin elle dira qu\’elle n’a jamais eu le courage d’écrire sur cet événement ou d’en parler, compte tenu de la gravité qu\’il représentait. Elle évoque d\’abord une dispute survenue entre ses parents un dimanche de juin, au cours de laquelle son père a voulu tuer sa mère. À son retour de la messe, elle assiste à cette scène et voit son père empoigner sa mère et la traîner violemment dans le café dont ils sont propriétaires. Survenu le 15 juin 1952, cet événement constitue « la première date précise et sûre » de son enfance.
En écrivant cette scène pour la première fois, elle a l’impression d’avoir affronter un interdit et avoir minimiser un acte dramatique de son histoire personnelle. Ignorant le motif de la dispute, elle n’en retient que quelques détails comme la robe bleue à pois blancs qu’elle portait ce jour-là. Plus tard, cette scène a joué le rôle d’un « filtre » entre elle et sa vie, rendant son quotidien « artificiel » et créant chez elle une forme de grande responsabilité . Craignant que la scène se répète et que son père réussisse à tuer sa mère, elle observe ses parents et interprète le moindre de leurs haussement de voix, de leurs signes d’affectifs … Son père meurt quinze ans plus tard, un dimanche de juin également.
Dans la suite du roman, l’auteur raconte en détail ce qui était la cause de cet évènement : Annie Ernaux parle de la situation familiale de ses parents, qui procédaient un café et une épicerie pour leur survie, l\’application d\’Annie et de ses parents à grimper l\’échelle sociale et à être des gens comme il faut, et ce qui en a découlé. Les larmes, d\’abord, l\’incompréhension ensuite. « Tout était devenu artificiel » comme elle l’explique à la page 18. Il eût après la honte, et la sensation d\’indignité.
N\’ayant jamais encore écrit à propos de cet évènement, elle se replonge dans cette année, tiraillée entre l\’éducation religieuse et l\’envie d\’ailleurs.
La première est représentée par son école privée et par sa mère, visiteuse assidue de l\’église locale. Elle décrit en détails cette école, ses études enseignantes. La réprobation envers tous films ou livres qui pourraient les éloigner du bon chemin. Ou encore sa curiosité envers les jeunes filles plus âgées. Et ses difficultés à réussir ses examens aussi bien que d\’habitude après cet incident.

Quant à l\’envie d\’ailleurs, elle s\’exprime par les cartes postales, que cette petite fille dédie à des personnes imaginaires, aux noms composés de manière automatique à partir des brochures qu\’elle reçoit. Ou par le voyage en autocar fait avec son père avec d\’autres commerçants de la ville, l\’occasion de multiples discriminations du fait de leur pauvreté.
L\’un et l\’autre alimentent la honte qu\’elle ressent, une honte « devenue un mode de vie pour moi. A la limite, je ne la percevais même plus, elle était dans le corps même» explique-t-elle à la page 131.

L\’auteur évoque ensuite deux photos qu’elle a gardées de l’époque de la dispute de ses parents. Sur la première photo, datée du 5 juin 1952, elle est une toute jeune fille « sérieuse », agenouillée sur un prie-Dieu. Elle se souvient qu’elle avait l’impression de ne pas avoir de corps sous l’habit de la « petite bonne sœur ». Sur la deuxième photo, prise fin août 52 à Biarritz au cours d’un voyage organisé à Lourdes, en compagnie de son père, elle ressemble à « une petite femme » ; ils ont l’air « chics » dit-elle. La narratrice note la différence entre les deux photos et leur écart temporel : la première marque la fin de l’enfance alors que la seconde inaugure le temps où elle ne cesserait plus d’avoir honte. Suit l’inventaire des « traces matérielles » qu’elle a gardées de cette époque, notamment des cartes postales, une trousse de couture, la partition d’une chanson et le missel de la communion.

Malgré la réécriture, la scène de juin reste sans signification telle « une chose de folie et de mort » à laquelle la narratrice compare les événements de sa vie. Rejetant toute tentative de lecture psychologique de son histoire familiale, elle signale que seule l’expression abstraite « gagner malheur » rend compte de la scène de dispute de 1952.

Elle raconte s’être rendue aux Archives de Rouen consulter le Paris-Normandie de 1952, journal que sa famille avait l’habitude de lire. Elle consulte les numéros du journal en se remémorant les événements de cette année-là, reconnaît les publicités et les titres de films qui passaient dans les cinémas de Rouen, et passe en revue les faits divers et l’actualité économique de la région. La narratrice s’arrête sur la une du numéro du samedi 14-dimanche 15 juin qui évoque la mort tragique d’une fillette. Elle quitte ensuite les Archives, en pensant qu’elle était venue là chercher une trace de la scène de la fameuse dispute parentale. La narratrice comprend qu’elle n’a rien à attendre des documents de l’époque et qu’il lui faut « retrouver les mots » avec lesquels elle pensait alors, ceux qui traduisent la perception du monde qu’elle avait à l’époque. Cependant, il est difficile pour elle de se replacer dans la peau de la fille de 52 et d’arriver ainsi à combler « l’immensité du temps à vivre ». Pour retrouver la réalité de l’époque, il lui faut entamer une reconstitution des lois, des valeurs et des langages qui dirigeaient sa vie, en bref devenir l’« ethnologue » d’elle-même.

En juin 52, la narratrice explique qu’elle n’était encore jamais sortie du pays de Caux, situé sur la rive droite de la Seine, entre Le Havre et Rouen. Tout déplacement en dehors de ce territoire prend alors l’allure d’une véritable aventure incertaine et inenvisageable. Les deux villes de Rouen et du Havre « suscitent moins d’appréhension » : on y trouve de tout mais on s’y sent « en retard » sur la modernité. En 52, la narratrice ne peut pas se penser en dehors de Y., ville de sept mille habitants, située entre Le Havre et Rouen. La narratrice détaille la topographie de la ville, décrit le centre, constitué d\’un mélange de chantiers, de terrains vagues et d’immeubles terminés en béton », les rues rayonnantes « pavées ou goudronnées », et les quartiers lointains où abondent les vieilles maisons. L’épicerie-café de la famille est située dans le quartier du Clos-des-Parts dans la rue du même nom. La narratrice décrit la rue de la République et la rue du Clos-des-Parts que tout oppose : la première est « large, goudronnée, bordée de trottoirs » alors que la seconde est « étroite, irrégulière, sans trottoirs ». Elle précise que cette description lui permet de dévoiler « la hiérarchie sociale » qu’elles abritent. Elle décrit ensuite l’épicerie-mercerie-café de ses parents et détaille ses différentes pièces et les équipements, de la cuisine à la cour, en passant par la cave, la remise et le jardin. La narratrice précise les horaires d’ouverture du commerce, la nature et la provenance de sa clientèle, puis évoque le langage particulier parlé dans le quartier, un mélange de français et de patois dont elle donne des exemples. Ensuite, elle répertorie les codes de vie propres à sa famille ainsi que les gestes quotidiens qui distinguent les hommes des femmes. Elle note les rares signes de couleurs dans l’univers de son enfance puis détaille l’emploi du temps familial d’une semaine type, notant au passage que les gens à Y. « n’arrêtent pas de se souvenir », tout en évoquant le progrès. Dans ce monde, les enfants sont éduqués à base de coups assumés, les gens se surveillent et s’observent en permanence, classent les faits et gestes des uns et des autres dans les catégories du bien et du mal et s’évaluent mutuellement en fonction de leur « sociabilité ». La politesse est la valeur dominante alors qu\’être comme tout le monde » est la forme d’idéal social à atteindre.

Dans le café-épicerie, la clientèle partage le quotidien familial même si Annie et ses parents font tout pour que les clients en sachent le moins possible sur eux, et l\’auteur doit même observer un « code de la perfection commerçante ». En dévoilant les règles du monde de l’enfance, la narratrice se rend compte qu’elle trahit l’opacité et l’insignifiance des mots retrouvés, incapables de traduire les sentiments complexes ressentis à l’époque.

Poursuivant son récit, l\’auteur évoque l’univers de l’école privée catholique où elle passe le plus de temps, soumise à « deux impératifs et deux idéaux » : la religion et le savoir. Situé au centre d’Y., le pensionnat est situé dans un bâtiment austère dépourvu de fenêtres au rez-de-chaussée, doté de deux cours de récréation, la première réservée aux filles orphelines ou pauvres, dites de « l’école libre », la seconde destinée aux élèves payantes. L’accès à l’école privée est interdit aux hommes et la majorité du personnel est constituée de religieuses qui se font appeler « mademoiselle ». Au sein de l’école, il faut respecter des règles strictes sur le respect des lieux et des enseignantes, et il est par exemple interdit d’accéder à certains espaces tels que le dortoir ou les waters. L’enseignement et la religion sont confondus et « tout, sauf la cour de la récréation et les cabinets, est un lieu de prière ». Qu’elle soit brève ou longue, la prière est « l’acte essentiel » de la vie, le but étant d’être toujours en « état de grâce ». Des confessions ont lieu régulièrement, et le temps scolaire est soumis aux lois et aux thèmes de l’évangile.

Au fur et à mesure qu’elle décrit au présent les règles de cet univers, la narratrice prend conscience qu’il s’agit d’un monde cohérent et puissant, au sein duquel la croyance en Dieu est « la seule normalité » et la religion catholique « la seule vérité ».

Dans l’univers de l’école catholique, tout est fait pour se démarquer de l’autre monde, celui de l’école laïque. Cette rupture se fait notamment grâce à un code linguistique particulier, qui interdit le tutoiement, et le terme « laïc » est présenté comme synonyme de « mauvais ». L’école privée se distingue par l’abondance des fêtes et des spectacles dont la plus connue est la kermesse paroissiale, organisée début juillet et précédée d’un défilé costumé dans les rues de la ville. La préparation de cette fête offre l’exceptionnelle occasion de braver les interdits habituels. Après avoir évoqué sa participation à la célébration de Noël 51 puis de la fête des Anciennes d’avril 52 où elle tient deux rôles de figurante, la narratrice liste les actes encouragés et ceux dénoncés dans le milieu de l’école catholique. Ainsi, il est bien vu d’aller à la chapelle aux récréations alors que les livres autres que religieux sont jugés « mauvais » et leur lecture « suspecte ». Dans ce monde fermé, la loi s’exerce toutefois de façon douce et « familiale », grâce à la promotion de l’idée d’une grande famille catholique.

Reconnue comme excellente sur le plan scolaire, la narratrice jouit des privilèges conférés par sa première place et se permet même de jouer la mauvaise élève « bruyante et bavarde ». La narratrice évoque un souvenir de classe de septième en 51-52 chez Mlle L., une maîtresse réputée pour la terreur qu’elle suscitait et ses accès de violence, que seules « les histoires de Dieu, des martyrs et des saints » arrivent à adoucir. Pour la narratrice, Mlle L. est un modèle de perfection et d’instruction à laquelle elle se mesure, plutôt qu’aux autres élèves.

Au fur et à mesure qu’elle évoque l’univers scolaire, le texte « éclaire » la photo de la narratrice en jeune communiante et le « sentiment d’étrangeté » initial diminue face à la reconstitution de l’identité et de l’image de « la bonne petite élève » du pensionnat.

Poursuivant le récit, la Annie Ernaux évoque les mœurs entre jeunes filles à l’école catholique, la séparation qui était faite entre « crâneuses » et « non crâneuses », certains éléments qui venaient buter contre le tabou du corps. L\’auteur était grande de taille, sa poitrine était « plate », et elle se sentait « inférieure » de ne pas avoir ses règles. Elle cherchait même à se vieillir et au printemps 52 sa mère lui accorde pour la première fois le droit de porter une robe moulante et des chaussures à talons compensés.

L’évocation de l’année 1952 fait resurgir les vêtements, les publicités et les chansons de l’époque, qui apportent « un peu de certitude dans la chronologie des désirs et des sentiments ». Évoquant la mémoire sensible et extérieure de Proust, la narratrice indique que ces « choses de la nature » rassurent sur l’identité et la permanence de sa personne. Elle poursuit son récit en évoquant les « grandes », surnom donné aux élèves de la sixième à la classe de philo. Représentant des modèles de savoir et d’existence, elles exercent une forme de fascination seulement par leur âge et leur apparence physique. À l’école privée, Annie Ernaux n’a pas d’amie, et elle ne fréquente pas de filles non plus en dehors de l’espace scolaire, hormis Monique B., « une fille de cultivateur », compagne de route sur le trajet de l’école.

Après avoir évoqué un jeu impliquant des noms et des cartes postales qu’elle pratique les matinées de congé, la narratrice reprend son récit en s’intéressant au personnage de sa mère, véritable « relais de la loi religieuse » en dehors de l’école. Associant sa fille aux festivités et aux processions religieuses, elle l’accompagne également pour les prières quotidiennes. Pour sa mère, la religion est un facteur d\’élévation » et un moyen de « s’ouvrir l’esprit ». La religion pour cette ouvrière d’usine est aussi bien « un signe d’élection », « une revendication sociale », que le cadre d’« un désir de perfection ». Pour l\’auteur, la place de la religion dans la vie de sa mère est un sujet inépuisable ; la religion se confond même dans son esprit avec la figure maternelle. Les livres que sa mère lui donne à lire restent conformes aux règles de l’école privée. Elle se souvient de la collection des Brigitte de Berthe Bernage, qui mettait en scène une jeune fille modèle et enseignait « l’excellence » des règles de vie chrétiennes et bourgeoises. À l’opposé de la figure maternelle, le père est déconnecté de la chose religieuse et ses seuls propos sur le sujet prennent la forme de remarques « irritées » ou de plaisanteries. Néanmoins, l’école privée reste sa référence et il considère qu’il faut toujours être bien vu à l’école.

À cause de la scène fondatrice de la dispute de juin, l\’auteur sent qu’elle est devenue « indigne » de l’école privée, sa famille a cessé d’appartenir à la catégorie des « gens corrects ». Le sentiment de la honte est devenu la nouvelle réalité de son histoire personnelle et familiale. Après l’examen diocésain auquel elle obtient une mention « bien » jugée décevante, la narratrice participe à la fête de la jeunesse des écoles chrétiennes à Rouen puis rentre tard chez elle et tombe sur sa mère, « dans une chemise de nuit froissée et tachée ». Pour la première fois, elle la juge avec le regard de l’école privée, et elle ressent alors ce sentiment de honte associé à la nature et au mode de vie de sa famille.

La narratrice se remémore ensuite quelques souvenirs illustrant son sentiment de honte : une dispute sanglante entre un cousin et sa tante, son oreille brutalement bouchée suite à un rhume violent, ses lunettes cassées sans raison par sa mère, ou encore la tenue décalée de sa mère sur la plage d’Étretat. Au cours de l’hiver, la narratrice effectue avec son père un voyage à Lourdes, organisé par la compagnie des autocars de la ville. Décrivant le trajet et son sentiment de « dépaysement », la narratrice raconte sa découverte des plaisirs de la montagne et de la vie entre hôtels et restaurants. Son père, qui fait preuve de défiance, reste la plupart du temps en décalage total avec un monde qui n’est pas le sien. L\’auteur sympathise avec Élisabeth, une jeune fille de treize ans ; la remarque que celle-ci lui fait sur sa tenue la renvoie à sa condition d’enfant « grande, plate et robuste ». Après s’être acquittés à Lourdes de l’exercice religieux dicté par la mère, l\’auteur et son père visitent les environs mais manquent quelques sorties par manque d’argent. Ils n’achètent que des médailles et des cartes postales et ne disposent ni de maillots pour la plage ni de guide pour leur voyage. La narratrice évoque trois images sur le chemin du retour, toutes « fixées » par le sentiment de la honte : sa défécation sur un plateau de terre ocre lors d’une halte en Auvergne, la crise de toux de son père au château de Blois, et le décalage triste, effarant, entre sa situation et le bonheur d’une fille et son père dans un restaurant de Tours. Grâce à ce voyage, la narratrice comprend qu’un autre monde existe, « vaste » et différent du sien.

Durant cet été, l\’auteur inaugure « le jeu de la journée idéale », une sorte de rite suivant lequel elle se construit une apparence fictive avec les produits vantés dans un magazine de mode. En septembre, le commerce familial connaît des difficultés financières et l\’auteur va pour la première fois chez le dentiste. À la rentrée, la honte l’empêche de poursuivre une chanson qu’elle avait entonnée en classe. La honte est devenue normale, inscrite dans le quotidien et le corps. L\’auteur termine le récit en évoquant l’écriture du livre, achevée en 96, et l’expérience que constitue la remémoration de ces souvenirs. Observant la photo de Biarritz, elle constate que seule la scène du dimanche de juin permet de construire un trait d’union entre la jeune fille de l’époque et la femme d’aujourd’hui.
L\’auteur a grandi dans une famille dont les parents sont très moralistes, a fréquenté des institutions où le péché occupe une grande place et est très souvent évoqué: honte de son corps, honte de la modestie de ses parents, honte des faits dont elle a été témoin mais dont elle n\’a jamais eu des explications.

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