L’Empire Ottoman

Nos recherches porteront sur la révolution de l’imprimé dans les provinces arabes de l’Empire Ottoman, entre la fin du XVème siècle et le début de la Première Guerre mondiale. Nous avons retenu cette période, parce que c’est au XVème siècle qu’ont eu lieu les premières tentatives d’imprimer des textes en arabe, qui se sont poursuivies de manière isolée jusqu’à la fin du XVIIIe siècle en Europe et au Moyen-Orient. L’un des premiers ouvrages les plus connus imprimés en arabe est certainement le psautier de Giustiniani, publié en 1516. Aux XVème et XVIème siècles, les tentatives d’imprimer en arabe étaient encore localisées en Europe et demeuraient l’initiative de l’Eglise catholique apostolique romaine.

Il a fallu attendre le XVIIème siècle pour qu’à l’intérieur de l’Empire Ottoman, l’imprimé en arabe fisse son apparition. L’imprimerie apparait alors comme un phénomène arabo-chrétien. On peut citer le psautier de l’évêque maronite Sarkis Al-Rizzi publié en 1610 dans le monastère de Saint-Antoine de Qozhaya, dans le nord du Liban. Il s’agit toutefois d’une tentative isolée, qui n’a pas été tout à fait suivie. Dans le Bilad al-Cham, l’imprimerie ne s’est vraiment développée que sous l’action des Eglises dites “melchites”, avec la création de l’imprimerie d’Alep, à l’initiative du Patriarche d’Antioche et de tout l’Orient de l’Eglise orthodoxe impériale (ou melchite), S.B. Athanase Dabbas.

Les musulmans ont tardé à investir l’imprimerie. En cause, l’interdiction à leurs sujets musulmans décidée par les sultans Bayazid II en 1485 et Selim Ier en 1515 d’imprimer des textes en arabe ou en turc à l’intérieur de l’Empire. L’interdiction n’a été levée que sous le sultanat d’Ahmet III (1673-1736). Auteur du décret impérial (hatti-chérif) du 5 juillet 1727 autorisant l’ouverture d’une imprimerie impériale, le Sultan Ahmet III a été le héraut de la révolution de l’imprimé dans l’Empire Ottoman. La première imprimerie turque fut donc établie cette même année, dans la capitale, et jouissait du statut d’imprimerie impériale. Bien qu’il y eut depuis longtemps dans cette ville, des presses arméniennes, hébraïques et grecques, il s’agissait là de la première presse impériale, c’est à dire de la première presse musulmane dans l’Empire. L’opposition des oulémas à cette nouvelle invention a été vive et soutenue par :les copistes, une importante corporation à Istanbul où ils étaient plus de 100 000 personnes. Il fallut la volonté du Sultan Ahmet III, la force de conviction du Grand Vizir Ibrahim Pacha, et la sensibilité du Grand Cheikh impérial qui rendit une fatwa approbative pour rendre possible l’établissement de cette imprimerie hautement historique. Toute espèce d’impression pouvait en sortir, excepté celle du Coran et des livres canoniques, qu’on réservait à l’écriture. L’imprimerie impériale a produit vingt-cinq livres en vingt-neuf ans, après lesquels elle aconnu une interruption de vingt-sept années, jusqu’à son rétablissement en 1783, par le Sultan Abdul-Hamid.

Les transformations sociales engendrées par la révolution de l’imprimé dans l’Empire Ottoman, en particulier dans ses provinces arabes, ont été importants. D’abord, l’imprimerie a bouleversé la production du discours intellectuel (religieux, politique, littéraire ou métalittéraire…). Prérogative plus ou moins gardée de l’Illmiyeh (le nom du clergé musulman sous l’Empire Ottoman), de l’administration du Sultan et de leurs copistes, la production du discours intellectuel s’est offerte à la main des simples laïcs grâce à l’imprimerie. Le système de transmission du savoir s’en est trouvé totalement bouleversé et s’est considérablement libéralisé. En effet, la conséquence a été : un accès plus facile à la production du texte pour les auteurs, la perspective d’une circulation beaucoup plus importante des textes et un accès moins difficile et plus universel aux livres pour les lecteurs qui ont vu l’offre des sujets se multiplier. En facilitant technologiquement leur production et en diminuant sensiblement les coûts de production des textes, l”imprimerie a donc contribué à l’émergence d’une nouvelle intelligentsia. Ces intelligentisa locales, organisées autour des centres d’impression (les imprimeries), ont engendré le “mouvement des nationalités” dans l’Empire Ottoman et ont fortement participé à lavènement des Tanzimâtes, certes avortées, et à la remise en cause du régime chârié reposant sur la cohabitation de l’administration califale et de l’Illmiyeh (ou Juridiction châriée).

L’Etat a eu des réactions sensiblement différentes les unes des autres à la révolution de l’imprimé, comme on l’a dit, et n’a pas réussi à en faire tirer le meilleur bénéfice à la société ottomane. Par exemple, les copistes, qui s’adaptent assez rapidement à l’imprimé, n’ont pas eu, toutefois, le même succès que les établissements religieux chrétiens desquels est parti l’essor social des chrétiens-arabes de l’Empire.

En effet, dans les provinces arabes, les monastères chrétiens se sont rapidement transformés, pour quelques uns, en centres d’impression, et leur congrégation ont construit, souvent dans leur propre résidence, en ville, des bibliothèques pour pouvoir abriter les livres imprimés. Ces bibliothèques, ouvertes, entre autres, au public de chercheurs, sont devenues un lieu important de l’activité intellectuelle. Par ailleurs, les chrétiens (orthodoxes et catholiques), faisant face à la menace des missionnaires protestants, ont été obligés de lancer une campagne d’instruction religieuse universelle à destination de leur communauté afin de renforcer l’enracinement doctrinal de leurs fidèles et de faire concurrence à l’offre protestante en matière d’instruction religieuse. Ce fut la création des collèges et des universités, qui vinrent se joindre

aux imprimeries et aux bibliothèques dans la réorganisation des lieux de la vie sociale. Les sociétés arabo-chrétiennes dans l’Empire se sont donc réorganisées autour du tryptique “imprimerie (monastère)/ bibliothèque (résidence de la congrégation)/ collège (confessionnel, bien sûr, attaché à une congrégation)”. Les copistes via la révolution de l’imprimé n’ont pas été chez les musulmans les fers de lance d’une nouvelle organisation de l’enseignement, capable de résoudre la crise de société chez les musulmans et de renouveler l’essor social des musulmans de l’Empire et, pour ce qui nous intéresse le plus, des provinces arabes.

D’ailleurs, il a fallu attendre le milieu du XIXème siècle pour que l’imprimerie commence réellement à concurrencer la copie manuscrite. Et attendre la fin du XIXème siècle et le tout début du XXème pour que se constitue vraiment un marché de l’imprimé dans les provinces arabes de l’Empire Ottoman, à la suite, en 1855, de la fondation du premier journal privé en arabe, à Damas : Mirat Al-Ahwal.

Hypothèse de travail :

Les premières impressions en caractères arabes apparaissent à la fin du XVème siècle lorsque parait le compte rendu du « Voyage et Pélerinage d’Outre-Mer au Saint Sépulcre de la Cité Sainte de Jérusalem » de Bernard de Breydenbach. Dans cet ouvrage en latin imprimé à Mayence par un dominicain du nom de Martin Roth, on trouve pour la première fois dans l’Histoire, un alphabet arabe complet avec la prononciation latine des lettres. Toutefois, aucun texte en arabe n’est encore imprimé. Après la prise de Grenade par les rois catholiques en 1492, les premiers textes en arabe commencent à être imprimés : il s’agit de la traduction en arabe de prières catholiques pour faciliter la conversion des Maures. C’est dans cette perspective que le premier archevêque de Grenade fit imprimer par un certain Pedro de Alcala, deux petits livres comprenant des prières catholiques en arabe ainsi que l’ordinaire de la messe en arabe et en espagnol. Mais le premier travail vraiment abouti de typographie arabe fut l’oeuvre de Paolo Giustiniani, un moine dominicain originaire d’une des plus grandes familles de Venise et de Gènes, laquelle famille comptait également une branche alépine. En août 1516, Giustiniani dédicace au Pape Léon X, un magnifique psautier en cinq langues : arabe, chaldéen, grec, latin et hébreu. On observe dans cet ouvrage la présence de deux lettrines d’une remarquable beauté : un alef fleuri dans un cadre et un tah de même nature. Ce seront les premières lettres d’ornement de l’imprimerie arabe. Les tous débuts de l’imprimé arabe ont donc été le fait de l’Eglise catholique apostolique romaine, qui a produit ces imprimés en Europe occidentale, d’abord en Espagne dans le cadre de l’effort d’évangélisation des Maures, puis en Italie, cette fois, dans le cadre d’initiatives personnelles savantes.

L’imprimerie à caractères mobiles s’est implantée tardivement dans le monde musulman. Si les solutions des imprimeurs italiens du XVIème siècle pour restituer l’écriture arabe, qui était un vrai défi en raison des ligatures et du tracé des lettres différents selon leur position initiale, médiane ou finale, n’étaient pas très satisfaisantes, ce n’était pas, toutefois, la principale raison du retard de l’implantation de l’imprimerie dans le monde musulman. En effet, on doit distinguer entre plusieurs facteurs socio-économiques, culturels, religieux et politiques qui ont empêché le développement précoce de l’imprimerie dans le monde musulman. D’abord, les copistes constituaient une puissante corporation aux revenus importants, et étaient étroitement liés à l’Illmiyeh, le clergé dans l’Empire Ottoman. Or, l’Illmiyeh détenait l’autorité en matière de production du discours tant intellectuel que religieux. Véritable classe sociale, le corps des oulémas a vite compris que la révolution de l’imprimé menaçait ses prérogatives et sa place et son autorité dans la société musulmane. En effet, elle avait fait en sorte que le système de transmission du savoir obéisse à des règles strictes de vérification des textes que bouleversait la standardisation de l’imprimé qui, d’une certaine manière, démocratisait l’accès à la connaissance et à la production et la diffusion des discours. On verra d’ailleurs que la révolution de l’imprimé inaugure la crise de l’autorité religieuse et de l’organisation politique dans le monde musulman, en ce qu’elle a permis la multiplication des sources de production du discours religieux et politico-religieux, parallèles à l’Illmiyeh et aux grandes mosquées/universités. Une autre explication de cette implantation tardive, c’est que l’écriture arabe jouissait d’un grand prestige. Encore aujourd’hui, elle n’est pas un simple instrument de communication mais est investie d’une forte dimension esthétique et spirituelle. L’imprimer c’était donc comme la rendre profane. Enfin, si le monde musulman a investi tardivement l’imprimerie, c’est surtout parce que son usage a été interdit. Les sultans Bayazid II en 1485 et Selim Ier en 1515 interdisèrent aux musulmans d’imprimer des textes en arabe et en turc dans l’Empire Ottoman et ses provinces.

Pourtant, la typographie est apparue dans l’Empire ottoman dès le XVème siècle. Mais son usage ne concernait que les communautés juives, grecques et arméniennes. Les premières tentatives d’édition en arabe ont eu lieu au tout début du XVIIème siècle en Syrie et au Liban, dans les milieux chrétiens. Et ce n’est qu’un siècle plus tard qu’a été installée à Alep, la première imprimerie du « pays syrien ». Elle imprimait des livres religieux mais aussi des manuels de lecture pour les chrétiens. Là aussi, l’imprimé a provoqué une révolution sociale et culturelle, en renforçant l’influence des Eglises arabes sur les Eglises syriaques, et en finalisant l’arabisation des chrétiens de liturgie syriaque à une époque où, dans ces communautés, l’usage de l’arabe n’était pas si clair, au point que d’aucuns qualifiaient alors le dialecte « maronite » de syriaque arabisé.

Non seulement, la révolution de l’imprimé a bouleversé le champ linguistique des communautés chrétiennes du « Bliad al-Cham » en hissant l’arabe au statut de langue d’impression, ce qui en fit de facto la nouvelle langue liturigque des chrétiens de tradition syriaque, mais elle a aussi contribué à l’unification des dialectes du Bilad al-Cham en normalisant les parlers damascène, beyrouthin et tripolitain dans tout le pays, trois cités de Chrétienté melchite, et considérablement influencé la culture émergente maronite, en forte arabisation. Alors qu’il existait une variété de langues liturgiques encore vernaculaires selon qu’on était chrétien de rite « romain (de Constantinople) », jacobite, nestorien ou maronite, la révolution de l’imprimé a simplifié le champ linguistique liturgique et vernaculaire chrétien en Orient, en normalisant l’usage de l’Arabe pour le culte, et du “syrien” pour la communication quotidienne, et en marginalisant fortement les diverses syriaques et dialectes arabes locaux dans le Bilad al-Cham.

La situation de l’arabe dans les communautés chrétiennes du Bilad al-Cham avant la révolution de l’imprimé était la suivante : langue vernaculaire des chrétiens melchites et de la majorité des jacobites et des nestoriens, l’arabe était la deuxième langue liturgique de ces communautés, derrière le grec (en désuétude dès l’origine) pour les Melchites, et le syriaque pour les Jacobites de l’Est de la Syrie, tandis que ceux de l’Ouest et de l’Arabie romaine utulisaient l’arabe comme première langue liturgique, et derrière le chaldéen pour les Nestoriens, qui se sont constitués sous l’égide des princes Lakhmides (des Arabes) mais ont connu une “hémorragie arabe” après la conquête musulmane qui a mis fin au Royaume Lakhmide et conduit à la conversion de la très grande majorité des tribus arabo-chrétiennes.

Avant la conquête islamique, donc, seuls les chrétiens dits melchites, jacobites ou nestoriens connaissaient la langue arabe, pour compter parmi eux une importante proportion de fidèles arabes, et en faisaient un usage vernaculaire et parfois, véhiculaire (au seul niveau local du diocèse, pour ce dernier cas). Cohabitaient dans ces Chrétientés, héritières des royaumes des Ghassanides et des Lakhmides, une importante composante de tribus arabes avec des descendants de romains ou de grecs, et des descendants des populations indigènes antérieures ou contemporaines à l’avènement politique des Arabes, en Syrie, à partir de l’époque nabatéenne. Toutefois, aux côtés de ces Chrétientés arabo-romaine et arabo-syriaque,

se trouvaient aussi des communautés exclusivement syriaque parmi les Eglises suivantes : l’Eglise maronite, l’Eglise jacobite et l’Eglise d’Orient. La révolution de l’imprimé a contraint ces Eglises à faire un usage courant de l’arabe, parce que leur communauté étaient trop petites pour développer une industrie de l’impression en syriaque, qui n’aurait jamais été viable économiquement.

Au Liban et en Irak, l’imprimerie arabe a donc provoqué l’arabisation de ces communautés, d’abord par le haut, dans la liturgie, puis par le bas, des écoles se créant pour enseigner l’arabe au « peuple » jusqu’au point d’effacer l’idiome vernaculaire au profit des dialectes arabes des grandes cités voisines : Damas, Beyrouth et Tripoli. En Mésopotamie, le processus a été beaucoup plus lent, puisqu’au lendemain du renversement de la monarchie, on parlait encore couramment le syriaque dans le quartier chrétien de Bagdad, qui était bilingue (arabo-syriaque) mais utilisait assez peu l’arabe dans la communication intra-communautaire. Un phénomène extraordinaire est que le dialecte arabe parlé par les chrétiens de Bagdad est si proche du dialecte “syrien” alors que les différences entre le syro-libanais et l’irakien sont pourtant sensibles. Est-ce le résultat de la syrianisation des chrétiens de Bagdad sous l’influence des imprimés melchites?

L’autre bouleversement historique depuis les communautés chrétiennes provoqué par la révolution de l’imprimé dans les provinces arabes de l’Empire Ottoman, en particulier dans le Bilad al-Cham, concerne les rapports de force socio-culturels, socio-économiques et socio-politiques entre les différentes communautés religieuses et confessionnelles du Bilad al-Cham et plus largement des provinces arabes. En effet, l’imprimerie melchite d’Alep n’éditait pas que des livres religieux, chrétiens, mais aussi des manuels de lecture. Ces manuels étaient utilisés dans les églises pour enseigner au peuple chrétien à lire les Ecritures, et les enraciner dans l’Eglise à une époque où il y avait encore des conversions épisodiques à l’islam et la menace de l’offre missionnaire concurrente. C’est là-aussi un nouveau bouleversement provoqué par la révolution de l’imprimé : l’instruction du peuple chrétien dans le Bilad al-Cham, et l’enracinement doctrinal du peuple chrétien à ses Eglises, qui a profondément modifié les relations entre les chrétiens et les musulmans, et entre les orthodoxes et les uniates à l’intérieur du champ chrétien.

Si l’imprimerie d’Alep était une imprimerie orthodoxe, la révolution de l’imprimé s’est enracinée en Orient sous l’impulsion des missions catholiques et protestantes. En effet, les missions catholiques parties en Orient étaient souvent des congrégations enseignantes : jésuites, soeurs de Saint Joseph de l’Apparition, dominicains, lazaristes, qui ont ouvert des

lieux d’enseignement, de recherches et de publications, tels que l’Université Saint Joseph de Beyrouth ou le collège des Lazaristes de Damas.

S’il existait déjà des imprimeries chrétiennes indigènes, en particulier celles de Saint Jean Baptiste, de Choeir et d’Alep, les missionnaires catholiques ont considérablement alimenté l’activité de ces imprimeries. Celles de Saint Jean-Baptiste et de Choueir étaient régulièrement sollicitées par les jésuites installés à Beyrouth à partir de 1831, qui n’eurent leur propre presse (lithographique et rudimentaire) qu’à partir de 1847, après que le provincial de Lyon la leurs fit envoyer. Les presses imprimaient surtout des manuels de lecture et des ouvrages d’instruction religieuse et profane destinés aux jeunes chrétiens que les missionnaires voulaient raffirmer dans leur foi jugée déviante en quelques points qui s’étaient développés à cause de la faiblesse de la formation du clergé local et de l’influence de l’environnement pluriel. C’est pourquoi les missions ont créé des séminaires comme celui du Ghazir créé en 1843 (pour réformer les clergés catholiques locaux), des collèges (le collège jésuite de Beyrouth en 1841) et des écoles élémentaires (juxtaposées au séminaire de Ghazir). Les collèges et écoles élémentaires se sont ensuite agrandis pour devenir collège et école élémentaire ou école élémentaire et collège (comme celle de Ghazir qui a accueilli un collège en 1855 et a déménagé à Beyrouth en 1875 où elle est devenue l’université Saint Joseph). Le rôle du livre imprimé dans la réforme des sociétés chrétiennes des provinces arabes de l’Empire Ottoman a été considérable. C’est à partir des lieux où le livre imprimé se fabriquait et où il circulait que s’est mise en oeuvre la réforme des sociétés chrétiennes des provinces arabes et leur essor social. A Beyrouth, l’imprimerie, le collège jésuite et l’Université Saint Joseph, et la Bibliothèque orientale ont constitué un vrai dispositif qui a engendré le renouvellement social dans les communautés chrétiennes et d’où sont sortis les corps intermédiaires, les individus et les familles qui ont construit la nouvelle société chrétienne et impulsé la nouvelle organisation sociale.

Si Alep et Damas ont été actifs dans ce renouvellement et cet essor social des chrétiens du Bilad Al-Cham, le Liban, où les catholiques étaient proportionnellement beaucoup plus importants grâce aux nombreux maronites et où les missionnaires catholiques se sont donc concentrés, l’a été encore plus. On observe à partir du développement de l’activité missionnaire en Orient et de l’avènement du dispositif “imprimerie/collège-université/bibliothèque” par les missionnaires un basculement géopolitique considérable dans le Bilad Al-Cham, où Beyrouth et la montagne libanaise ont pris le pas sur Damas et Alep et où le Liban a pris les rênes de la trame historique à venir de la région (qui étaient autrefois tenus par Damas).

Par ailleurs, l’alphabétisation et l’instruction (plus ou moins) “universelle” du peuple chrétien, grâce à la révolution de l’imprimé et la mise en place de ce dispositif “collège-université/bibliothèque” à côté de l’imprimerie, a fait émerger une nouvelle bourgeoisie et intelligentsia, qui a affaibli l’influence de l’aristocratie sunnite, et en particulier des fonctionnaires sunnites de l’Empire. D’abord, parce que Damas s’est trouvé marginalisé par Beyrouth. Ensuite parce que cette bourgeoisie chrétienne levantine, qui n’était pas nouvelle, et peut rappeler les époques omeyyade et abbasside, mais qui était plus importante et sociologiquement sensiblement différente, n’avait pas le même accès à la fonction publique qu’ont pu avoir les chrétiens sous les califats omeyyade et abbasside. Si bien qu’elle s’est investie dans les professions libérales, en particulier dans le domaine culturel (naissance de la presse…), dans les services publiques communautaires (tels que les écoles confessionnelles, les universités confessionnelles, les hôpitaux confessionnels…) ou encore dans le commerce international, grâce à ses relations avec l’Europe, développées auprès des missionnaires catholiques et protestants, dont la présence dans le Bilad al-Cham était assez importante entre les XVIIIème et XIXème siècles. Les chrétiens se sont donc investis dans des secteurs économiques modernes, en croissance, fort d’une instruction renouvelée et plus ou moins “universelle”, qui ont laissé une trace considérable dans la société, tandis que les musulmans étaient encore sous le régime de la “ségrégation sociale” entre l’aristocratie, les gens de l’administration et le reste du peuple musulman, en particulier dans l’accès à l’alphabétisation et à l’instruction, et qu’ils n’ont pas renouvelé leur pratique des professions libérales.

La première typographie faite par et pour des musulmans est née à Istanbul au coeur même de l’Empire Ottoman. Cette nouveauté a vu le jour grâce au mouvement de réforme des institutions politiques, administratives et militaires qui a traversé le pouvoir sous le sultanat d’Ahmet III (1673-1736). Le sultan autorisa par un décret impérial – entériné par les autorités religieuses conservatrices – l’ouverture d’une imprimerie impériale. Mais les livres religieux restèrent rigoureusement interdits. Parallèlement, s’est mis en place une autre technique d’impression, la lithographie, qui a connu un vif succès durant tout le XIXe siècle. Cette technique permettait une reproduction fidèle des formes de la calligraphie arabe. Comme elle ne constituait pas une rupture avec le manuscrit, dont elle copie l’aspect, la lithographie a été mieux accueillie par le public. Entre 1729 et 1742, la presse fit paraître dix-sept livres d’histoire, de géographie, de sciences ou de langue, majoritairement en turc. Toutefois,

l’imprimerie se heurta encore à l’attachement du public lettré pour le manuscrit et au nombre peu élevé de lecteurs.

Pour que se constitue vraiment un marché de l’imprimé dans les provinces arabes de l’Empire Ottoman, il a fallu attendre jusqu’en 1855, la constitution du premier journal privé en arabe, à Damas : Mirat Al-Ahwal. Deux décennies plus tard, les initiatives privées se sont multipliées, et un marché de l’imprimé arabe a vu le jour. Ce marché était d’ailleurs beaucoup plus celui de la presse que celui du livre. Cela a eu une conséquence considérable dans le champ social du monde arabo-ottoman : l’apparition de la figure de l’intellectuel arabe, souvent assimilé au journaliste ou disons plutôt dans le cas précis des provinces arabes, à la personne de l’éditorialiste, qui devint une troisième figure de la production du discours intellectuel, derrière l’Etat et l’Illmiyeh. Et qui a transformé le débat d’idées.

Si la révolution de l’imprimé est également devenue un phénomène musulman, ce ne fut pas sous l’effet des sunnites du Bilad Al-Cham, sujets du Sultan, mais grâce aux Egyptiens, qui ont fortement investi l’imprimerie.

En 1798, une presse fut introduite en Égypte pendant l’expédition de Bonaparte, mais cessa son activité avec l’évacuation des troupes françaises. En 1822, les Egyptiens prirent eux-mêmes l’initiative d’ouvrir une imprimerie au Caire : l’imprimerie de Bûlâq, qui fonctionnait avec une équipe de typographes égyptiens assistés de quelques Européens. Pendant plusieurs décennies, elle fournit la demande en livres de tous les pays arabes. Fondée pour les besoins de l’armée et de l’administration, elle éditait le journal officiel et les textes de lois, mais imprimait surtout des traductions en arabe d’ouvrages européens techniques ainsi que de nombreux ouvrages classiques en arabe, en turc et en persan. Alternativement aux mains de l’État ou de particuliers, son monopole a cessé avec la création d’autres imprimeries au Caire qui devint alors la capitale du livre arabe. À la fin du XIXe siècle, près de dix mille ouvrages ont été publiés.

Mais c’est avec l’immigration « chamite » en Egypte que le pays a connu un rebond d’influence. Les libanais et les syriens fondèrent des imprimeries arabes au Caire et à Alexandrie, et assurèrent la diffusion des livres imprimés en Syrie et au Liban. Ils créèrent aussi les premiers journaux égyptiens : Al-Ahram, en 1875, à l’initiative des frères Taqla, originaires du Liban, membres l’Eglise melchite-catholique. Le journal était également distribué en Egypte et en Syrie. En Egypte, les « chamites » jouissaient d’une liberté qu’ils n’avaient pas ou que très précairement dans leur pays, en proie à la répression ottomane. Ce qui est original en Egypte par rapport à la situation dans la Bilad Al-Cham, c’est que la

révolution de l’imprimé n’a pas été un outil de l’essor social de la communauté chrétienne locale (les coptes-orthodoxes), méfiants face à la nouveauté “occidentale” et qui ne jouissaient pas de l’assistance ou de l’encadrement des missionnaires catholiques européens, mais elle a été, a contrario, un outil du renouvellement social et intellectuel des élites musulmanes et du sursaut de l’Etat khédiviste, aidés par le savoir-faire des chrétiens du Cham qui jouèrent ici un rôle assez similaire à celui des chrétiens melchites et nestoriens sous les califats omeyyades et abbassides : ils se mirent au service de la société musulmane et de l’Etat et n’ont pu, comme au Liban, se constituer en nouveau pôle de pouvoir susceptible de revendiquer une souveraineté. En contribuant à la révolution de l’imprimé en Egypte, ces chrétiens chamites on joué un rôle remarquable en vue d’une meilleure connaissance mutuelle de l’Egypte et du Bilad Al-Cham, qui étaient alors deux mondes sensiblement différents, avec un environnement géographique, culturel, religieux et social extrêmement différents. Damas ou Beyrouth n’étaient pas le Caire, ni Alexandrie. Et le syro-libanais n’était pas l’égyptien, tant la langue que l’homme.

La révolution de l’imprimé a donc opéré un rapprochement de l’Egypte et du Bilad Al-Cham, au niveau des sociétés, en contribuant, par la presse, à les unifier culturellement, linguistiquement et dans leurs aspirations. Elle a aussi fait de l’Egypte, du Liban et de la Syrie, les trois pôles de « construction du destin arabe » entre le début du XIXème siècle et la Première Guerre Mondiale.

Méthodologie :

Nous procéderons à l’étude historique de la période retenue, dans le champ de notre sujet : la révolution de l’imprimé dans les provinces arabes de l’Empire Ottoman de la fin du XVème siècle à la première guerre mondiale. Nous oeuvrerons aussi à éclaircir le lien entre la révolution de l’imprimé dans les provinces arabes de l’Empire Ottoman et les mouvements de réforme dans ces mêmes territoires et à faire le diagnostique des bouleversements sociologiques provoqués par cette révolution, à la veille de la Première Guerre mondiale, en lien avec l’état actuel des sociétés arabes héritières de cette histoire.

 

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