Histoire de France au XVIIIe siècle

Section II – La situation initiale

Pour analyser l’effet de l’imprimerie dans le vernaculaire sur les marges externes et internes de la France au XVIIIe siècle, il est pertinent de considérer la période qui précède le choc technologique proposé. Ici, la mort de Louis XIV en 1715 semble être un bon point focal puisqu’il marquera le début de la fin de l’Ancien Régime. Cette section cherchera donc à cerner le territoire occupé, la configuration politique de la France ainsi que sa fiscalité pour finalement regarder la technologie initiale en France en 1715 et son degré de diffusion dans la population à travers l’alphabétisation et le niveau de standardisation de la langue.

Marge externe
Le territoire de la France en 1715 se rapproche de la forme hexagonale de la France actuelle. La seule région manquante est le duché de Lorraine, un État souverain faisant anciennement partie du Saint-Empire germanique . Or, à l’intérieur du territoire, deux États n’appartiennent pas à la France, soit le Comtat Venaissin (Comtat d’Avignon) et la République de Mulhouse (Stadrepublik Mülhausen), un territoire de l’Alsace, dans le Nord-Est de la France. Le Comtat Venaissin, situé au Sud-Est, est un État pontifical indépendant . La République de Mulhouse quant à elle, est une ville germanique protestante associée aux cantons de Suisse. D’ailleurs, pour assurer la religion protestante, les catholiques et les juifs furent exclus de cet État au XVIe siècle .
Ainsi, les limites de son territoire se confondent presque avec ses limites naturelles. Le Sud-Ouest est délimité par les Pyrénées, l’Ouest est défini par l’océan Atlantique, le Nord-Ouest par le canal anglais, le Nord-Est par de petits États germaniques indépendants, l’Est par le Rhin et le Jura et le Sud-Est par la mer méditerranée . À partir de ce constat de la situation territoriale, il est évident que de nombreuses barrières naturelles protègent la France et que la seule direction pour l’expansion du territoire français limité se trouve au Nord-Est.
D’ailleurs, à cette époque, la France possède de multiples postes et colonies dispersés à travers le globe. Toutefois, pour ne pas sur complexifier l’analyse, ces territoires ne seront pas considérés dans l’unité territoriale française.
FIGURE 1
Marge externe de la France en 1715

Marge interne
Configuration politique
Le 1er septembre 1715, le Roi-Soleil s’éteint pour être remplacé par son arrière-petit-fils, Louis XV, sous la tutelle d’un régent. À ce moment, la France est une monarchie absolue de droit divin où le roi contrôle tout. Trois classes distinctes forment cet État, soit le clergé, la noblesse et le reste, le tiers état . Ce dernier, composé de tout individu riche ou pauvre ne possédant pas de titre ecclésiastique ou de noblesse représente la majorité du peuple français. Malgré sa forte présence démographique et administrative, par l’entremise d’avocats et de gens de finance représentant la bourgeoisie, la nature politique de la France amène une sous-représentation de ce groupe vis-à-vis des deux autres.

En effet, leur pouvoir administratif, représenté par les états généraux et les états provinciaux, est sévèrement contingenté. Les états généraux sont des assemblées exceptionnelles des trois ordres sociaux qui permettent une prise de décision convenable pour les trois groupes. Toutefois, au XVIIIe siècle, ces réunions n’auront lieu qu’en 1789 . Les états provinciaux, quant à eux, sont des assemblées provinciales qui permettent à des députés élus de gérer l’administration. Ces assemblées sont presque entièrement dissoutes vers la fin du XVIIe siècle .

Le territoire de la France est divisé en provinces, appelées généralités. Majoritairement, ces généralités sont représentées par les pays d’élection et les pays d’État. Les pays d’élection sont chacun gérés par un syndic élu qui s’occupe de la gestion de l’administration locale non fiscale de la province, tout en rendant ses comptes au roi . Dans les pays d’État, c’est une assemblée autonome représentative des nobles, du clergé et de roturiers qui administre les finances, sans la discrétion du roi . C’est dans ce type de province où les rares états provinciaux ont lieu. Bref, le pouvoir politique et administratif du peuple est insignifiant.

Fiscalité

La fiscalité en France au XVIIIe siècle est loin d’être simple. Il existe beaucoup de subtilités reliées aux changements incessants dans les instruments utilisés et dans la nature de l’administration (monnaie de compte et de règlement , arrérages, refontes multiples de la monnaie, etc.) C’est pourquoi nous essayerons seulement de dresser un résumé compréhensif de la situation. Cela dit, les revenus de l’État proviennent principalement des fermes, des tailles, de la capitation et du dixième.

La ferme est une délégation de la responsabilité du prélèvement de l’impôt indirect de l’État vers des particuliers . Ces individus, gestionnaire de l’impôt, deviennent responsables de prélever une certaine somme décidée par l’État. En réalité, ils prélèvent plus que la somme nécessaire, ce qui provoque une surtaxe. Les trop-perçus sont gardés par les percepteurs comme bénéfices. Les principaux impôts indirects sont les aides, la gabelle et les traites . Les Aides sont des droits à la circulation des produits et à la quantité vendue. La gabelle est une taxe à la consommation qui s’articulera essentiellement autour de la consommation de sel. Les traites sont équivalentes à des droits de douane. En 1715, les fermes représentent 59 947 000 livres tournois (₶) .

À la suite de nombreuses augmentations du nombre de taxes et du taux de celles-ci dans le but d’améliorer l’état des finances publiques, l’inefficacité de ces taxes est apparente ; plus elles augmentent, moins leur produit est élevé . Un indice de cet état de fait provient de l’indignation générale de la population vis-à-vis de ces taxes : « ils déclarèrent tout haut qu’ils payeraient la taille et la capitation, la dîme à leur curé, les redevances à leurs seigneurs, mais qu’ils n’en pouvaient payer davantage ni plus ouïr parler des autres impôts et vexations » .

Les tailles, représentées par la taille personnelle dans les pays d’élection et par la taille réelle dans les pays d’État, représentent le plus grand revenu direct de l’État avec un produit de 45 631 000₶ . La taille personnelle est un impôt sur la richesse du chef de famille . Elle est établie sur une base arbitraire par les collecteurs. D’ailleurs, le clergé et les nobles en sont exempts. La taille réelle, un peu plus juste, impose les biens fonciers. Ainsi, les biens roturiers des nobles sont taxés.

La capitation est une forme d’impôt ressemblant à l’impôt par tête . C’est une somme fixe établie pour chaque classe sociale, peu importe son poste ou son importance. Rétablie en 1701, elle visait la taxation des nobles et du clergé . Or, il était possible d’obtenir des réductions, soit en s’abonnant à un coût moindre que l’impôt prescrit, soit en s’affranchissant de cette taxe en payant une somme unique. Alors, en pratique, la capitation se rajoute à la taille, et augmente le fardeau fiscal du tiers état. Les riches, les nobles et le clergé réussissent à éviter une bonne partie de cet impôt. Elle atteindra 25 819 000₶ en 1715 .

Le dixième est beaucoup plus invasif que les autres : elle impose tous les revenus de toutes les sources de tous les individus à un taux fixe sans tenir compte de la classe sociale . Toutefois, des réductions sont tout de même accordées au clergé quelque temps après son introduction, car les biens de l’Église étaient « consacrés à Dieu, donnés à l’Église pour le culte divin, la nourriture des pauvres et leur subsistance » . Bien que beaucoup plus efficace que les autres, le produit de cette taxe est beaucoup plus faible qu’espéré, avec un produit de 24 049 000₶ .

En regardant ces taxes et impôts, une constante est présente. Les riches, les nobles et le clergé réussissent pour la plupart des taxes à obtenir des réductions substantielles. Ainsi, la majorité du fardeau fiscal retombe sur les paysans à faibles et moyens revenus, qui n’ont pas le pouvoir de faire changer les choses.
En comparant les revenus aux dépenses du règne de Louis XIV, un tableau alarmant se dessine. Ces dépenses, composées des dépenses des maisons royales et du roi, des coûts de l’armée et de la dépense du trésor royal, sont beaucoup plus élevées que les revenus nets. Les dépenses « utiles » sont représentées par le trésor royal, qui comprend les frais d’administration généraux et exceptionnels en plus des travaux publics . Il est intéressant de noter que les dépenses accordées à ces travaux ne représentent qu’une « somme insignifiante » de 274 000₶, dont la majorité sert à l’entretien du pavé à Paris. Le degré d’intervention de l’État est donc extrêmement faible alors que les dépenses du roi pour ses fêtes ne diminuent pas.

Voici un tableau récapitulatif comprenant les recettes et dépenses principales de l’État en 1715 tiré de l’œuvre de Jean-Jules Clamageran, sénateur français et ministre des Finances en 1885 :
TABLEAU 1
Revenus et dépenses de l’État en 1715
REVENUS DÉPENSES
Fermes 59 947 000₶ Maisons royales 7 522 000₶
Tailles 45 631 000₶ Guerre et marine 71 498 000₶
Capitation 25 819 000₶ Trésor royal 67 804 000₶
Dixième 24 049 000₶
Autres 10 389 000₶
Total 165 827 000₶ Total 146 824 000₶
Charges 96 097 000₶
Revenu net 69 730 000₶

On constate que le déficit pour l’année 1715 est de 77 094 000₶ et lorsque les déficits des années précédentes sont introduits, la dette que Louis XIV laisse en héritage atteint
2 936 000 000₶, une somme qui « équivalait à près de dix-huit années du revenu public » .

À la mort de Louis XIV, la situation est donc plutôt sombre. Les taxes et les impôts sont élevés et très nombreux, mais de manière effective, ces impôts retombent sur les individus les moins nantis et de manière globale, le taux d’impôt est très faible, ce qui est reflété par l’intervention quasi inexistante de l’État.

Technologie initiale

Technologie d’impression
L’imprimerie avec le procédé de type typographie est inventée vers 1450 par Gutenberg. Son innovation permet de réduire les coûts de dissémination de l’information de manière importante. Au début du XVIe siècle, des imprimeries s’implantent dans la majorité des grandes villes, incluant Paris . Toutefois, voyant la rapidité à laquelle le protestantisme se répandait, l’Église catholique et l’État français s’allient pour censurer les œuvres qu’ils jugent menaçantes pour leur pouvoir . Ainsi, l’impression en France connaît une chute drastique et peu d’œuvres sont imprimées en français. Toutefois, ailleurs, l’impression des textes de philosophes en français devient courante et en 1715, la majorité des œuvres en France proviennent de l’extérieur . La technologie d’impression dans le vernaculaire est donc insignifiante dans le pays. L’efficacité de cette technologie dépend aussi de la facilité de répandre l’information, représentée par l’alphabétisation et la standardisation de la langue.

Alphabétisation

Les niveaux d’instruction, mesurés par les cartes de civisme et d’une enquête de l’institut national d’études démographiques (INED), montrent une disparité importante entre les régions rurales et urbaines . En effet, dans les villes, le taux d’illettrés est d’environ 47 % et à Paris, il n’est que d’environ 14 %. Comparativement, en France dans son entièreté, il est d’environ 66 %. Les données de 1720 à 1724 sont utilisées ici, car elles sont plus précises et se basent sur des sources plus fiables. Les taux de 1715 ressemblaient très probablement à ceux-ci. Cela dit, seulement le tiers de la population française est minimalement instruite à cette époque.
Comparativement à d’autres pays d’Europe, la France n’est pas en retard à cet égard. Cependant, dans les pays où le protestantisme s’établit, les taux d’alphabétisation sont plus élevés à la même époque . Par exemple, aux Pays-Bas, on estime que la majorité sait lire et écrire dès le XVIe siècle .
Standardisation de la langue
Même si le français est la langue officielle, elle n’est pas utilisée partout par le peuple français. En général, la lecture du latin est enseignée et le français n’est appris que de manière rudimentaire . En général, les langues régionales sont alors prioritaires pour la communication inter individus. Pourtant, il existe de nombreux ouvrages rédigés en français dès le début du XVIIe siècle par des érudits comme Jean Nicot, René Descartes et Leibniz. Dans ce milieu, la langue devient si populaire qu’elle est considérée comme langue internationale. En effet, les cours de Russie et de Prusse abandonnent le latin comme langue véhiculaire pour se tourner vers le français.

En récapitulatif, à la mort de Louis XIV, le territoire est moyennement grand. Le taux d’impôt, qui paraît élevé en raison de sa répartition douteuse, est en réalité faible. La technologie d’impression, quant à elle, est amoindrie par la censure qui place la France en retard par rapport aux régions protestantes d’Europe. Pire encore, la diffusion du savoir est ralentie par un taux d’alphabétisation qui stagne ainsi qu’un faible niveau de standardisation du français. Avec les nombreuses injustices et famines qui guettent le peuple, comme notoirement celle de 1709, peut-on espérer une amélioration de la situation ?

Section III – Revue des études déjà réalisées

La situation de la France en 1715 définie, passons maintenant en revue cinq publications provenant d’experts de différents milieux qui proposent des causes probables de la Révolution française annonçant la fin de l’Ancien Régime et l’avènement de la République.

Chaussinant-Nogaret (1993)

L’historien Guy Chaussinant-Nogaret, connu pour son analyse des élites du XVIIIe siècle, propose dans Gens de finance au XVIIIe siècle une analyse des financiers français de cette époque menant vers la Révolution française. Dès le début du siècle, le système fiscal français est irrationnel et non productif . Les impôts directs, comme la taille, sont répartis inégalement et sont mal établis. Le système permet des exceptions, sous forme de rachats et d’abonnements . De plus, les impôts indirects étaient trop complexes pour être perçus adéquatement. Ainsi, les revenus de l’État sont basés sur un système déficient et sont donc destinés à être faibles. Ce système n’était d’ailleurs pas modifiable à cause des Parlements qui n’acceptent pas d’impôts plus juste .

Pour avoir assez de liquidités pour supporter ses affaires courantes, l’État doit se fier à quelques financiers pour assurer des avances de fonds importantes . Évidemment, l’État doit rembourser ces banquiers avec un taux d’intérêt élevé. Ces financiers proviennent souvent de même famille et il est commun qu’un receveur soit cousin ou beau-frère d’un contrôleur général . Ainsi, le népotisme fait monnaie courante. La dépendance entre l’État et les financiers est donc encore plus importante, car ce groupe peut décider s’il prête ou non au roi, ce qui leur donne le pouvoir politique absolu de la France . C’est l’oligarchie des financiers. Alors, quand les récoltes et le commerce fleurissent, et que les revenus de l’État sont suffisants, tout va bien, mais quand les revenus viennent à manquer, notamment en temps de guerre, c’est le désastre . C’est ce qui arrive en 1759, où les dépenses militaires et maritimes associées à la guerre de Sept Ans en plus du blocus britannique rendent les finances critiques . L’état ne fait qu’empirer jusqu’en 1787 où une crise de liquidités amène de grandes faillites successives de financiers et de caisses, malgré les bilans positifs .

Selon lui, la crise, qui se solda par une restructuration globale, fut donc causée en grande partie par l’archaïsme de l’impôt direct et la dépendance aux anticipations du système financier français . Même avec des financiers compétents qui essayaient de moderniser le système, les parlementaires empêchaient tout changement, et seule une crise d’une telle ampleur pouvait faire changer les choses.

Cependant, il ne parle que très peu de chocs technologiques et son explication ne semble pas suffisante pour démontrer son incidence sur la Révolution. Si ce n’était que ça la cause, nous n’aurions pas vu des changements aussi profonds dans d’autres sphères de la vie en France, et seulement des changements politiques et financiers. Il faut donc chercher vers des causes plus générales pour expliquer la crise, car même si la nature du système fiscal français y a indéniablement contribué, son occurrence seule n’aurait pas pu causer des changements aussi profonds.

Le Bon (1916)

Pour sa part, dans son œuvre : La Révolution française et la psychologie des révolutions, Gustave Le Bon, psychologue, sociologue et philosophe, présente une analyse reposant seulement sur la psychologie pour expliquer la Révolution, qu’il ne considère pas comme un événement soudain . Elle provient d’une suite progressive d’événements dépendants ou non comme par exemple les guerres, la famine, la misère financière de la fin du règne de Louis XV . Une autre influence majeure fut les philosophes, pas par l’avènement de nouvelles idées, mais par leur contribution dans le développement de l’esprit critique, qui amène un questionnement des dogmes établis . De plus, étant donné que l’État et l’Église sont intimement liés, une perte la pensée théologique en faveur de la pensée scientifique affecterait les deux institutions.

Selon Le Bon, un affaiblissement d’un groupe hétérogène, c’est-à-dire un groupe avec des idées divergentes telles une assemblée, permettrait à des groupes homogènes d’avoir plus d’influence et de prendre contrôle . Ainsi, la convocation des États généraux en 1789 pour la première fois depuis presque deux siècles aurait probablement coûté la vie à Louis XVI et au système, affaiblit politiquement . Cette assemblée, constituée de 1200 députés, rassemble les trois ordres. Environ la moitié sont envoyés par le tiers état et l’autre moitié par les nobles et le clergé . Toutefois, 200 députés du clergé, d’origine roturière, se joignent à ceux du tiers état. Quelques semaines plus tard, après plusieurs échecs des pourparlers, les députés du tiers état considérèrent qu’ils représentaient environ 95 % de la population française et l’Assemblée nationale est née, engrangeant la Révolution française.

Même si cette œuvre montre bien les processus généraux qui ont amené la Révolution française, les chocs technologiques ne sont pas mentionnés directement et la psychologie est la seule cause avancée pour résoudre le mystère. L’évolution des idées pour donner suite à des changements défavorables est la ligne directrice, mais pour que ces idées évoluent, cela implique nécessairement une technologie suffisante présente pour supporter la dissémination de la langue, ce qui n’était présent en France que très tardivement. Dans ce cas, considérer la Révolution française du point de vue psychologique en tenant compte implicitement d’un niveau de technologie d’impression constant semble être limitant.

Eisenstein (1979)

Elizabeth Eisenstein, historienne, se spécialise dans l’effet de l’imprimerie sur les sociétés. Dans The printing press as an agent of change, elle cherche à montrer l’effet profond de cette technologie notamment sur la dissémination, la préservation, la standardisation, la réorganisation et l’amplification des idées dans une société. Par exemple, la présentation et la disposition des documents imprimés tendent à amener à long terme une réorganisation des processus mentaux des individus, ce qui pourrait augmenter leur capacité de structure des pensées . Ainsi, un forgeron qui lit un livre clairement structuré sur la méthode de forgeage aura plus de facilité à se remémorer les étapes à suivre. De plus, l’impression permet à un message d’être amplifié ou renforcé . Si une multitude d’auteurs écrivent sur un même sujet, la perception de l’importance de ce sujet par le peuple sera plus grande. Alors, les idées nouvelles prennent du temps à s’établir et remplacer les vieilles idées, beaucoup plus présentes.

Sans aller en détail dans les causes de la Révolution française, elle montre les effets de l’introduction de l’imprimerie sur la société, qui amènent des phénomènes de duplication et de publicité . Les effets d’amplification et de renforcement par une quantité de plus en plus importante de publications semblent être la cause principale du choc. Les philosophes et leurs idées se seraient répandues silencieusement chez les lecteurs solitaires avant même que ces idées deviennent la norme . Cette influence indirecte, mais forte, aurait au bout de quelque temps modifié la mentalité commune jusqu’à mener à une confrontation d’un système qui était incompatible avec eux.

Certains facteurs, comme la standardisation et l’alphabétisation, auraient contribué à former un peuple plus critique. Par exemple, vers les années 1760, la dissolution de l’ordre des Jésuites, qui contrôlaient l’éducation, permet qu’un effort soit fait pour avoir une langue vernaculaire commune, soit le français . Celui-ci remplace les langues régionales et un système d’éducation nationale est créé, abandonnant le système clérical . Cet effort pour rapprocher l’élite professionnelle du peuple en termes d’alphabétisation amène en contrepartie un éloignement de la religion pour favoriser la raison .

Pour Eisenstein, l’avènement de l’imprimerie n’est alors pas un fait isolé, mais bien un moteur qui a amené les changements majeurs en Europe dès le XVe siècle. Son analyse permet de comprendre les transformations lentes, mais profondes dans les mentalités des peuples. Cependant, c’est une analyse très large qui ne se concentre pas en détail sur la Révolution française et qui ne prend pas en compte les changements dans la taille des États et des niveaux d’imposition à la suite du choc technologique.

Innis (1950)

Dans Empire and Communications, Harold Innis démontre que la communication est primordiale dans l’administration et l’organisation d’un empire . Ainsi, selon Innis : « The effective government of large areas depends to a very important extent on the efficiency of communication » . Alors, pour qu’un gouvernement puisse effectivement administrer un territoire plus large, il faut que la technologie de communication le permette. Pour refléter cette efficacité, il introduit les concepts de temps et d’espace qui font respectivement référence à la durée de vie du média de communication et à sa capacité de dissémination dans le territoire de l’État. Par exemple, un livre sera considéré comme un média de communication qui respecte le concept de temps, mais puisqu’il est lourd et durable, ne satisfait pas le concept d’espace. Ce sera le contraire pour un pamphlet ou une brochure qui seront légers. Un État qui voudra persister devra trouver des compromis dans les médias de communication pour qu’un biais envers le temps d’un média soit équilibré par un média ayant un biais envers l’espace . Un biais vers l’un ou l’autre des concepts affectera la stabilité de l’empire.

La partie qui nous intéresse est la section VI, Paper and the printing press. Même si la France est un des plus grands producteurs et exportateurs de papier vers la fin du XVIIe siècle, la censure de toute forme de critique envers la monarchie éloigne les imprimeurs, qui ont beaucoup plus intérêt à aller imprimer en Hollande ou en Angleterre . Pour contourner ce problème, les gens qui souhaitaient lire des publications d’auteurs français devaient les importer illégalement de la Hollande vers la France. D’ailleurs, au XVIIIe siècle, c’est la Hollande qui permet la dissémination de la connaissance et de la pensée tout en protégeant certains auteurs français marquants comme René Descartes et Jean-Jacques Rousseau . Ainsi, la politique d’exportation massive de papier combinée à la suppression de l’imprimerie est selon Innis, le déséquilibre qui mène à la Révolution de 1789 . En d’autres mots, cette politique réduit d’une part l’importance du concept de temps avec la minimisation de l’accessibilité aux livres et d’autre part augmente le concept d’espace avec une montée des importations de pamphlets et de brochures en réaction à cela.

Puisqu’il analyse l’effet des biais des médias de communication sur les grands empires, il ne parle pas énormément de la France au XVIIIe siècle. Il parle tout de même de l’effet de l’imprimerie sur d’autres États tel que le Royaume-Uni. Cela dit, il semble clair que la technologie de communication a eu une influence sur les changements en France vers la fin du XVIIIe siècle. Toutefois, l’analyse d’Innis ne traite que de l’effet de la technologie de communication sur la stabilité d’un empire, et lui-même admet que les changements majeurs dans une société ne peuvent pas être expliqués qu’avec cette théorie et que c’est entre autres la diffusion des idées, rendue possible par la politique française, qui fait le reste du travail .

Dudley (1991)

Dans The Word and the Sword, Leonard Dudley propose un modèle basé sur les œuvres d’Harold Innis et William McNeill qui lie les chocs technologiques importants avec les changements dans la structure des États . Cette structure est définie par les limites d’applications de la violence ainsi que du niveau de taxation, respectivement la marge externe et la marge interne d’un État. Ces limites dépendent des économies d’échelles militaires et informationnelles, qui affectent les coûts de contrôle du territoire et la volonté des citoyens de payer de l’impôt . Ainsi, un choc qui modifiera les économies d’échelle militaires ou informationnelles amènera un déséquilibre qui amènera l’État à modifier son territoire et son niveau d’intervention.

Pour soutenir cette théorie, il distingue huit chocs décisifs dans l’histoire. La moitié affectent les rendements d’échelle informationnels et les autres traitent des économies d’échelle militaire . La technologie nous intéressant ici étant l’imprimerie dans le vernaculaire et ses implications sur la structure de l’État, la section The Eclipse of the Caravans nous éclaircit. Même si cette section ne traite pas directement de la France au XVIIIe siècle, elle prédit tout de même que l’imprimerie dans une langue vernaculaire standardisée amènera un État à augmenter sa marge externe et sa marge interne en raison d’économies d’échelle importantes sur la dissémination de l’information. C’est le cas des Pays-Bas, qui deviendra un grand empire avec une forte taxation à la suite de l’introduction de cette technologie . Ce n’est toutefois pas le cas pour la France à cette époque. En effet, pour préserver son monopole de l’information , l’Église censure les publications autres que celles écrites en latin . Les conséquences de cette censure sont un énorme retard de la France en termes d’alphabétisation. Vers la fin du XVIIe siècle, plus des trois quarts de la population étaient illettrés comparativement à moins de la moitié dans les régions protestantes comme Amsterdam, une tendance qui durera plusieurs siècles .

Ce livre est très pertinent, car même s’il ne traite pas directement du choc au XVIIIe siècle, il propose que l’arrivée de l’imprimerie dans le vernaculaire amène un choc important au XVIe siècle, particulièrement en Europe. En tenant compte de la situation arriérée de la France, ce modèle nous permettra de voir si l’imprimerie dans le vernaculaire aura bel et bien eu l’effet prédit sur la structure française en termes du niveau d’impôt et de la taille de l’État.

Après ce survol, nous soupçonnons maintenant que les développements technologiques de l’imprimerie dans le vernaculaire ainsi que de l’amélioration dans la diffusion de cette technologie ont profondément modifié la structure française fiscale et territoriale du XVIIIe siècle. Passons maintenant à l’analyse théorique de ce choc, qui essayera d’expliquer les changements d’après le modèle de Dudley.

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