Néron a-t-il persécuté les chrétiens

Né en 54-55, Publius Cornelius Tacitus est sans doute l’historien le plus important de Rome. Malgré le peu d’informations concernant sa vie personnelle, nous savons que cet homme a grandi sous le principat de Néron. En effet, Tacitus, possédait une très bonne maîtrise de la rhétorique, et ce, grâce à l’éducation spécialisée en rhétorique et d’autres cours le préparant à devenir avocat. C’est en 77 que Tacitus marie la fille d’Agrocila, gouverneur de la Bretagne, ce qui prouve que Tacite évolue dans l’élite aristocratique. D’ailleurs il écrit en 98, une vie d’Agricola pour rendre hommage à son beau-père et il commence sa carrière sous Vespasien. Le prestige de Tacite connaît son apogée en 97, lorsqu’il obtient la plus haute marche de la carrière des honneurs, soit la désignation de consul par Nerva et fait une carrière sénatoriale particulièrement brillante.

Parallèlement à sa carrière politique, Tacite consacre une grande partie de sa vie à l’écriture d’ouvrages qui dressent la Rome qui était la sienne, dont Germanie (98) qui traite des mœurs des germains, Histoires (108-109), qui expliquent la situation de Rome après la chute de Néron jusqu’à la mort de Domitien et les Annales (vers 115). Les Annales est une œuvre incomplète strictement chronologique abordant les luttes dynastiques, les conflits d’influence et de brigue ainsi que les antagonismes politiques qui avaient eu lieu sous les règnes de Tibère, Caligula, Claude et Néron. En fait, Tacite dresse un contraste entre la dynastie antonine et les dynasties tyrannienes qui se traduit par le destin de l’empire romain (impérialisme), mais aussi des structures politiques qui ont commencé à se dessiner à l’époque de Rome.

Par ailleurs, Tacite écrit l’histoire en ayant une conscience très aigue du fait qu’il laisserait son œuvre pour la postérité. Par le fait même, Tacite semble avoir une déception profonde à l’égard de la politique, qui ne rend l’homme libre que devant la mort ou dans le renoncement total. Cela s’explique par le contenu analytique de l’Empire dans ses œuvres où il découvre la nature hypocrite et cruelle de la tyrannie. En tant que fonctionnaire, il est voué à la protection de la tradition romaine, ainsi son but est que les hommes agissent en conséquence pour contrer « l’oppression et le conformisme, pour défendre la liberté et l’indépendance ; aux contraintes politiques et aux conventions littéraires. Il oppose le noble épanouissement de la nature et du génie ».

Tel que mentionné antérieurement, Tacite a vécu sous le règne de Néron, donc il a témoigné de l’incendie de Rome (64). En effet, cette catastrophe se caractérise non seulement par ses ravages, mais aussi par les affrontements et les persécutions faites aux chrétiens . Les causes de cet évènement ne font pas l’unanimité. Plusieurs hypothèses s’opposent : certaines disent que les chrétiens auraient incendié Rome et d’autres disent que ce serait Néron qui aurait mis, volontairement feu à Rome. Tacite est l’auteur ayant écrit le récit le plus détaillé concernant l’incendie de Rome paru dans : les Annales. Il est également le seul auteur à avoir établi un lien entre la catastrophe et la condition dans laquelle vivaient les chrétiens sous Néron. Par conséquent, il est important d’évaluer le niveau de véracité de la source et d’évaluer si le contenu de celle-ci s’avère utile et pertinente pour l’époque moderne.
Véracité de la source

Ampleur de l’évènement :

a) De toutes celles que la violence des flammes causa à cette ville, il n’y en eut pas de plus grave et plus horrible

D’emblée, il est important de mentionner que Rome a été victime de plusieurs incendies. En fait, ce genre de sinises est commun, en 27 et en 36 sous le règne de Tibère des incendies avait déjà éclaté au mont Caelius et détruit une partie du quartier de l’Aventin. En 54, alors que Claude est empereur, le feu a pris dans le quartier Émilien. Bref, l’incendie est un phénomène relativement habituel chez les romains. Or, ce qui est exceptionnel avec l’incendie de Rome est qu’il prend des proportions extraordinaires. La nuit du 18 juillet 64, restera dans la mémoire de Rome la nuit maudite à jamais. De ce fait, ce qui distingue l’incendie de Rome du reste est : sa durée et les reprises qui y sont associées. À cet effet, cette catastrophe dure sept jours et sept nuits et ravage le centre de la Rome et ses édifices les plus importants qui avaient été bâtis durant les siècles précédents : le Circus Maximus, le Capitole, L’Atrium des Vestales, la Basilica Regia, le sanctuaire de Jupiter Stator etc., la capitale de l’Empire romain a été détruite à 60-70% . Par ailleurs, les échanges et le commerce sont le centre du développement de l’économie romaine. C’est grâce à la croissance de l’économie que Rome devient une ville prestigieuse, une ville qui s’avère à être une « ouverture nouvelle sur le monde » . Pourtant, après le 18 juillet 64, Rome passe d’une ville prospère d’un point de vue quantitatif, mais également d’un point qualitatif à une Rome détruite : Rome n’est plus la puissance qu’elle était. En fait, les ravages causés par la catastrophe ont poussé une reconstruction totale de la capitale de l’empire romain.
b) Néron mit à profit la destruction (…) à une juste hauteur

Compte tenu de l’amplitude des ravages causés par l’incendie, Néron rebâtit la ville de manière à ce que Rome soit « indestructible » : Il élargit les rues, construit des immeubles à des hauteurs raisonnables, construit les infrastructures à base de pierre d’Albe et oblige chaque habitant à avoir en leur possession les outils nécessaires afin de contrer le feu.
Or, Néron prend avantage de la situation de son empire afin de construire une nouvelle demeure (La Maison Dorée) avec l’aide des deux architectes les plus influents de l’époque. Son caractère extravagant se traduit, notamment, par le caractère luxueux de sa demeure, mais également par la possession d’objets de valeur (filets aux mailles de pourpre, lyre d’or …). De ce fait, il n’est pas surprenant que plusieurs historiens de l’Antiquité l’aient accusé d’avoir mis le feu à Rome afin de bâtir une nouvelle cité. Par contre, il est important de nuancer que Néron n’a pas uniquement pris avantage de l’incendie de Rome. En fait, en plus de construire sa maison, Néron a entrepris de grands travaux afin de lutter contre les conditions précaires dans lesquelles vivaient la majorité des habitants de Rome. La situation économique de Rome sous le règne de Néron est fleurissante : les impôts n’augmentent pas, il n’y a aucune guerre civile, beaucoup de marchands s’enrichissent ce qui laisse aucune place au chômage. Bref, bien que le règne de Néron ait été qualifié comme étant sadique, il est important de considérer ses exploits et de nuancer certains propos.

Culpabilité des chrétiens :

a) Néron supposa des coupables (…) mais dans Rome même.

Une rumeur circule : Néron est celui qui a mis le feu à Rome. Pour faire réduire l’échos sur sa dite responsabilité, il cherche des boucs émissaires. D’abord, il est important de comprendre que L’Empire romain au premier siècle était majoritairement composé d’esclaves et d’affranchis, d’où la coexistence de plusieurs religions et croyances différentes. À cet égard, il y avait à Rome les juifs représentaient un groupe qui se distinguait fortement du reste. En fait, les juifs suivaient leurs propres lois : ils célèbrent le jour du sabbat et obéissent à des rites religieux. De plus, la croyance en un monothéisme (croyance en un seul Dieu, où dans le cas des juifs s’avère à être la croyance en un Dieu mort ayant ressuscité) était inacceptable, voir même méprisée. Les juifs n’étaient pas les seules victimes d’une telle hostilité, les chrétiens n’étant pas distingués des juifs, sont perçus comme étant assimilés à cette religion. Ainsi, la fin du mois de juillet 64, une rumeur accusatrice naît à Rome. Cette rumeur stipule que les chrétiens auraient, volontairement, mis le feu à Rome. La mentalité de la communauté primitive chrétienne se distingue de celle des romains à l’époque. En effet, selon les Évangiles synoptiques et les Actes des Apôtres, le retour du Fils de l’Homme serait caractérisé d’après Pierre comme suit : « le soleil se changera en ténèbres et la lune de sang ». L’incendie est alors perçu comme étant un signe de l’arrivée du jour éternel qui ouvre les portes à l’établissement du Royaume de Dieu sur Terre. De ce fait, la réaction optimiste des chrétiens par rapport à l’incendie tel que représentée par l’Évangile de Luc « Lorsque cela commencera à arriver, redressez-vous et relevez la tête, car votre délivrance est proche » est à l’origine des accusations et des persécutions menées contre les chrétiens.

b) On fit de leurs supplices un divertissement (…) Matières inflammables
En 64, les chrétiens habitant Rome sont arrêtés et persécutés pour leur contribution à l’incendie. Par contre, malgré l’incertitude concernant le nombre de chrétiens habitant Rome, il est possible d’assumer que leur diaspora est minime. Ainsi, la mise à mort de ces individus se traduit, tel Tacite le mentionne comme un jeu, car elle ne se fait qu’à Rome. En effet, la publication de l’Évangile ne se rédige qu’au deuxième siècle et la diffusion des idéologies chrétiennes ne se fait que de manière orale. C’est d’ailleurs grâce à saint Paul que les premiers fidèles au christianisme naissent. Or, ce n’est qu’en 70 lors de la destruction de Jérusalem que le christianisme connaît son apogée. Selon la tradition, les apôtres Pierre et Paul sont morts martyrs sous le règne de Néron. De plus, la manière dont Néron a mis à mort les chrétiens semble vraisemblable, notamment car la jurisprudence à l’époque antique ne s’opposait à de tels châtiments. Il était d’ailleurs dans le devoir de l’empereur de respecter la loi romaine qui vouait à la préservation des valeurs romaines. Bref, les persécutions contre les chrétiens ne s’avèrent pas à avoir eu une ampleur démesurée lors du règne de Néron.
Culpabilité de Néron :

a) Pendant ce temps, Néron était à Antium et n\’en revint que quand le feu s\’approcha de la maison qu\’il avait bâtie pour joindre le palais des César aux jardins de Mécène

Dans son récit, Tacite donne l’impression au lecteur que son récit est parfaitement informé, en détaillant méticuleusement différentes situations, dont l’état des régions de Rome touchées par l’incendie. De plus, il décrit l’endroit exact où Néron se trouvait avant que l’incendie prenne une nature dramatique. Il sait aussi qu’il est seulement rentré à Rome lorsque la maison qu’il avait bâtie s’est retrouvée menacée. Selon son récit, accusé d’être celui ayant ordonné l’incendie, Néron accuse les chrétiens comme les responsables du crime, afin de faire détourner les soupçons contre lui. Cependant, quelques informations que donne Tacite dans son récit semblent imprécises et incohérentes, surtout quand il n\’y a aucun autre écrivain qui les corroborent. Parmi les plus connus, Suétone, un administrateur et biographe romain, tient Néron pour responsable du feu, raconte l’incendie sans lien avec les chrétiens et dit que Néron n\’a puni les chrétiens que régulièrement, sans mentionner l’incendie. De surcroit, Tacite semble défendre l’innocence des chrétiens par rapport à l’évènement tragique. En effet, d’après l’histoire, les chrétiens n’auraient aucune raison valable de détruire l’Empire romain. Les habitants de la Judée, tout comme les pérégrins, ont la possibilité de pratiquer leur religion ainsi que leurs rites, tant et aussi longtemps qu’elles ne viennent pas à l’encontre des lois romaines. D’ailleurs, César et Auguste ont reconnu aux juifs le droit de se rassembler, de pratiquer le sabbat, de collecter un impôt pour bâtir le temple de Jérusalem et ils bénéficient de distributions de blé gratuites lors du sabbat. Bref, selon toute vraisemblance, il est très probable que son récit a été écrit de l’ensemble de l’épisode dans sa logique dramatique et émotionnelle. En excluant toutes possibilités que l’incendie aurait été causé par quelqu’un d’autre que Néron ou les chrétiens, il propose d’une façon indirecte au lecteur de choisir entre un accident ou Néron.
Conclusion :

En fin de compte, la source que nous devons analyser est très utile et importante dans la mesure où nous pouvons avoir une idée des sentiments de l’auteur face à la persécution des chrétiens durant l’incendie de Rome. Ce récit est l’un des seuls qui traitent de l’histoire de l’Empire romain avec autant de précision et de rigueur. Les Annales sont sans contredit un ouvrage majeur de l’antiquité. Dans le récit, l’auteur prend position en rédigeant le texte, accusant Néron d’avoir provoqué l’incendie. Il dénonce aussi les injustices de Néron envers les chrétiens et les conditions dans lesquelles ils étaient traités. On ne connaîtra jamais les motifs exacts qui poussèrent Néron à exterminer tous ces chrétiens, ni le nombre exact, mais ce texte dépeint de façon très claire la situation de l’empire à l’époque.

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