Des multiculturalismes en Europe

Ainsi, dès lors dans la pratique on constate deux qualifications différentes et si au Canada la notion de multiculturalisme renvoie aux « minorités » territoriales et linguistiques aux États-Unis la notion qualifie une tout autre partie de la population. En effet, elle renvoie aux minorités exclues de la population telles que les populations noires (Kastoryano, 2000). Il convient donc de parvenir à évincer la vision négative portée sur le multiculturalisme avant de pouvoir envisager la mise en place de politique de ce type afin d’éviter tout effets indésirables tels que l’exclusion encore plus profonde des minorités. Mais, l’expérience européenne est une fois encore selon l’auteur différente des deux précédentes. La notion de multiculturalisme renvoie à un contexte particulier d’immigration des années 60 notamment d’Afrique du Nord. Ces populations majoritairement musulmanes seront alors considérées comme une menace aux valeurs traditionnelles occidentales. Ce qui explique pourquoi selon l’auteur cette notion est perçue dans le paysage intellectuel français comme un renvoie à une certaine « ghettoïsation » (Kastoryano, 2000, p.168). de la population minoritaire. En Allemagne on va même selon lui jusqu’à blâmer le multiculturalisme en tant qu’il serait responsable de « l’auto-ethnicisation des minorités » (Kastoryano, 2000, p.168).
Dès lors, selon l’auteur on peut voir une certaine convergence dans les discours européens. En France il est considéré comme un moyen d’intégrer la différence aux valeurs républicaines. En Grande-Bretagne ce serait davantage une question de représentativité des minorités. Pour l’Allemagne, le discours multiculturalisme permettrait de rompre avec le discours de haine racial qui fut promut au 20ème siècle. Ainsi pour l’auteur, le dilemme représenté par le discours multiculturalisme en Europe est celui de l’intégration opposé à celui de la reconnaissance ce qui amène les décisions politiques à variées selon le principe retenu (Kastoryano, 2000).
En outre, s’il on reprend le discours de l’auteur, le multiculturalisme au sein de l’Union européenne serait largement souhaitable et va dans le sens de la mise en place d’une Europe politique. Cependant, le fait qu’il soit souhaitable n’est pas suffisant pour pouvoir le mettre en place. Or, il semble en effet qu’une telle application demeure entravée par les récents relent de sentiment nationaliste au sein des pays européens.
Un des problèmes rencontrés au niveau européen est celui de la nécessité de la création d’un espace politique réellement supranational. Les auteurs indiquent souvent ainsi le besoin d’une plus grande et une intégration politique plus poussée afin de pouvoir développer une réelle dynamique multiculturelle. Il serait alors nécessaire de redéfinir un modèle de société basé sur le pluralisme prenant en compte les différences culturelles notamment celles des minorités afin de créer une « culture européenne commune » (Kastoryano, 2000). Cela soulève alors également la question de la représentativité et du mode de participation qui permettrait à toutes les minorités de pouvoir s’exprimer. En effet, comment pourrions-nous envisager un système au sein duquel la participation de l’ensemble des citoyens européens et des populations issues de l’immigration pourrait s’exprimer sur les questions notamment culturelles mais également sur l’éducation. Une certaine ambiguïté est notamment à soulever concernant les étrangers européens et ceux non européens. De plus, il est à envisager que malgré le fait que les politiques d’intégration soient l’affaire des gouvernements nationaux, il faut pouvoir penser une politique d’intégration supranationale sur laquelle l’immigration de toutes origines puissent s’appuyer.
Certains auteurs indiquent néanmoins que la création d ‘une telle culture commune au niveau européen se révèle complexe puisqu’elle supposerait d’intégrer l’histoire, les traditions et les valeurs de tous les États membres dans une nouvelle identité commune à tous (Kastoryano, 2000). De nombreux débats ont ainsi fait état de cette complexité du fait d’une grande variété d’identités au sein même de l’Union. Jean-Marc Ferry propose alors un modèle qu’il appelle « post-national » en tant qu’il dépasse le fait national afin de pouvoir créer une culture commune au sein d’une espace politique européen (Nootens, 1999).
Par ailleurs, il réside un paradoxe dans la création d’un espace supranational et transnational qui serait le paradoxe même de la construction européenne. S’il est vrai que la création de canaux transnationaux contribue à la création de « communauté transnationales » ceux-ci sont par la suite utilisé afin d’influencer les États nationaux de l’extérieur (Kastoryano, 2000). La finalité est ainsi toujours nationale. Or, la création d’une « communauté européenne » suppose le dépassement du cadre national (Kastoryano, 2000). Il est nécessaire de mettre en place un modèle pluraliste qui intègrerait les particularités des États tout en les intégrant dans une culture plus vaste et commune à tous. Cela soulève dès lors la question des moyens possibles pour effectuer une telle tâche. Chantai Mouffe par exemple propose un modèle de « démocratie plurielle » qui chercherait à allier universel et particulier dans une vision multiculturelle (Mouffe, 1994).
Cependant, pour que cela soit réalisable, comme la plupart des auteurs le souligne, il est important de dépasser les sursauts nationalistes qui considèrent leurs traditions nationales comme en opposition avec les traditions des autres et notamment des populations issues de l’immigrations. Mais si ce dépassement parvient à être effectué, on pourrait en outre envisager la possibilité que la mise en place d’un tel multiculturalisme pourrait permettre de « dépasser les rapports de force entre les États-membres d’un côté, entre États-membres et Bruxelles de l’autre » (Kastoryano, 2000).
Même si jusqu’à aujourd’hui l’idée d’une Europe politique fut pensée en tant qu’espace confédéral, il est intéressant de constater que le multiculturalisme ne conduirait pas nécessairement à une fracturation du territoire tel que le ferait un tel modèle politique. Mais au contraire il permettrait une certaine « unité politique » et on pourrait ainsi la concevoir non pas comme un ensemble d’États-nations mais davantage comme un espace de « coexistence des identités ». (Kastoryano, 2000).
Mais alors pourquoi un tel modèle fut-il un succès lors de sa mise place au Canada ? Quelles sont les différences fondamentales entre le continent canadien et l’Union Européenne qui empêcheraient l’exportation du modèle ? En effet, s’il on constate qu’il est relativement difficile d’envisager que le modèle multiculturaliste soit exportable sur le territoire européen du fait de divergence d’opinions sur le concept, il convient désormais d’analyser les différences qui existent entre les deux territoires.
Une des premières raisons pour laquelle les politiques multiculturalistes sont plus facilement applicables au Canada (et peut-être la plus fondamentale) réside tout d’abord dans le fait que la seule frontière poreuse qu’elle possède est celle avec les États-Unis alors que l’Europe est exposée à des flots migratoires beaucoup plus diversifiés du fait de son ouverture sur la méditerranée (Helly, 2005). Ainsi, le Canada n’est pas exposé à la même intensité migratoire que le continent européen ce qui permet une inclusion plus facile considérant une moins grande diversité de traditions. Par ailleurs, les flots d’immigration qui arrivent au Canada demeurent relativement contrôlés et le pays n’étant pas entouré d’États se trouvant dans une situation de crise (qu’elle soit politique, économique, sociale ou environnementale) il n’est pas amené à devoir intégrer dans l’urgence des flots d’immigration massifs comme cela fut le cas lors de la récente crise migratoire en Europe.

La différence réside aussi dans la volonté d’acceptation de l’entièreté de la population issue de l’immigration. Une telle acceptation était visée lors de la mise en place des politiques de reconnaissance des années 70-80. Cela s’est effectué à l’encontre des particularismes revendiqués par les populations de Grande-Bretagne, autochtones et québécoises. Une grande entreprise politique a ainsi été mis en place au travers de plans de socialisation de la diversité, d’actions positives en matière d’emploi ainsi que d’une reconnaissance des droits des minorités via une réadaptation des institutions. Ce plan s’est traduit par un grand succès sur le territoire canadien. Cependant, le Canada aura bénéficier d’un contexte favorable à la mise en place de telles politiques. En effet, malgré une division profonde du territoire et la présence d’une élite britannique, le pays n’a jamais réellement possédé de culture ou identité nationale présente depuis la constitution de la fédération canadienne. De plus, le pays a toujours revendiqué une politique internationale de la neutralité, ne se positionnant pas sur les conflits du monde (Helly, 2005).

La dynamique multiculturelle du Canada repose donc sur l’intégration socio-culturelle des immigrés ainsi que sur une valorisation de leurs droits ce qui fut traduit par l’adoption en 1982 de la Charte des droits et libertés. Cette charte est centrale dans l’application concrète du multiculturalisme puisqu’elle réaffirme l’importance de la pluralité des cultures et identités (Helly, 2005). Ainsi, il semble indispensable d’établir un cadre juridique afin de parvenir à définir les contours des politiques multiculturalistes mises en place, cadre juridique qui semble difficile à obtenir au niveau européen à moins d’une restructuration du système.

Ainsi, si un bon nombre d’auteurs s’accordent sur le fait que le multiculturalisme est tout à fait souhaitable en soit ainsi que son application au sein d’un territoire donné, la plupart souligne que les grandes divergences d’opinions sur le territoire européen rendent sa mise en pratique relativement compliqué. Néanmoins, beaucoup sont convaincus que si l’Union européenne était prête à se restructurer ainsi que de reconsidérer son rapport à l’identité nationale, un tel projet pourrait permettre une Europe davantage unifiée et culturellement cohérente.
Cependant, d’autres auteurs ne sont pas aussi optimistes. En effet, certains auteurs considèrent l’exportation du modèle canadien de multiculturalisme comme inenvisageable au niveau européen et ce pour diverses raisons que je me propose d’exposer dans la deuxième partie de mon travail.

Un des problèmes majeurs de l’implantation d’un schéma multiculturaliste avancé par la plupart des auteurs est celui de la religion et notamment de la considération de l’Islam en Europe. En effet, suite aux récentes attaques terroristes survenues sur le territoire européen on a observé la résurgence du phénomène national notamment au travers de la fermeture des frontières pour de multiples pays. De même, des revendications nationalistes ont émergés et les populations touchées ont alors parfois émis des opinions tranchées envers les populations de confession musulmane. S’il n’y a pas haine généralisée de l’islam à proprement dit, il demeure néanmoins une certaine méfiance à l’égard de cette religion. Or, cette réalité n’est pas observable sur le territoire canadien et est peut-être une condition pour son succès. On pourrait par ailleurs citer à cet égard le développement de politiques canadiennes d’accommodements raisonnables pour les confessions religieuses qui soulignent là encore une intégration très poussée de la population même dans sa confessionnalité. Or, actuellement la mise en place de telles politiques sur le sol européen semble inconcevable.
En effet, il semble que le partage d’une culture commune ne fasse pas l’unanimité notamment du point de vue de la religion. Ce rejet est néanmoins relativement paradoxal car dans la plupart des cas les terroristes qui commettent des massacres sur le sol européen proviennent d’une certaine élite éduquée de la population, cependant la partie rejetée concerne davantage les minorités pauvres musulmanes.

Les politiques d’assimilations sont également mis en avant par de tels auteurs à l’encontre de celles du multiculturalisme qui seraient selon eux vouées à l’échec sur le sol européen. En effet selon ces auteurs, les politiques d’assimilation correspondraient davantage à la réalité de la division des opinions portant sur la culture. En effet, la reconnaissance consiste à accepter les différences culturelles des immigrants et d’intégrer ses différences à la culture dominante afin de créer un ensemble de cultures diverses et variées. A l’inverse, l’assimilation répond à une logique d’adaptation des populations migrantes à la culture locale ce qui implique l’abandon de toute différence culturelle afin de pouvoir répondre aux exigences culturelles et traditionnelles implantées dans la culture nationale.

Pour d’autres, la limite réside dans le fait que la réflexion sur un multiculturalisme européen est davantage complexe et révèle de nouveaux enjeux par rapport aux réflexions Nord-américaines. Le livre de Modood et al. développe une telle hypothèse : selon les auteurs, le multiculturalisme en Europe à ses propres éléments distinctifs que les débats théoriques Nord-américains ne prennent pas en compte (Modood and al., 2007). Les auteurs mettent en avant le fait qu’après la Seconde Guerre Mondiale, l’Europe a connu l’arrivée d’importants flux migratoires en provenance du sud de la méditerranée, flux qui pour la plupart était majoritairement composés de migrants fortement impactés par la culture coloniale qu’ils avaient connu jusqu’à lors. Depuis les années 80 cette immigration n’est plus du même type mais est davantage fragmentée et de provenances diverses. Or, il existe une différence de traitement notable de ces populations migratoires dans les différents pays européens. En effet si les pays du Nord tente un processus d’intégration des minorités au sein de leurs sociétés, les pays du Sud sont davantage basés sur des société mono-culturelles et mono-religieuses. Cette fracture est au cœur du débat européen sur l’immigration opposant des logiques acceptation et l’intégration.

La dynamique de Schengen pousse les pays européens à repenser leur vision sur leur population migratoire du fait de l’intégration dans les traités européens de la valorisation de l’acceptation de toutes les cultures au sein d’un tel espace dont les frontières ont été abolies. Cette nouvelle configuration amène à repenser le concept d’identité au sein de l’Union européenne ce qui ne fut pas accepté par l’ensemble des pays européens. En effet, on a vu alors apparaitre des mouvements de revendication d’identité nationale. Cependant, la dynamique Schengen fut reconnue par certains gouvernement qui mettront alors en place des politiques d’intégration qui resteront néanmoins basé sur des principes d’assimilation et non de reconnaissance.

En outre, la réflexion qui porte sur un éventuel multiculturalisme européen remet également en cause un des concepts considérés comme essentiels par beaucoup d’individus en Europe, à savoir le concept de l’identité. Le principal questionnement mis en lumière par l’identité est le fait de savoir si la présence de la diversité d’identités représente une menace à la stabilité et cohésion des sociétés modernes ou au contraire si cela représente une certaine opportunité (Modood and al., 2007).

Le problème représenté par les minorités religieuses telles que la minorité musulmane dans ce contexte est le fait que leur valeurs divergent fondamentalement avec les valeurs qui sont qualifiés de valeurs traditionnelles européennes. Certains soulignent ainsi le fait que dans le cadre d’un multiculturalisme et d’intégration de telles valeurs dans le spectre européen pourrait représenter un challenge. En effet, le continent européen étant en majorité de confession chrétienne, la plupart des individus ne partagent pas les mêmes traditions que celles des populations migratoires en provenance d’Afrique du Nord et en grande majorité issues de confessions musulmanes. De plus, il peut arriver notamment du fait des récents attentats terroristes en Europe que les populations musulmanes minoritaires soient fondamentalistes ce qui contribue à installer un climat de rejet.
De même, cela amène à questionner la réelle possibilité de créer une citoyenneté commune basée sur le multiculturalisme ainsi que sur des modes de participation égalitaires. Moodod et al. proposent deux conceptions de la citoyenneté égale qu’ils considèrent comme essentielles pour pouvoir mettre en place un certain multiculturalisme à savoir : « le droit d’assimiler la culture dominante dans la sphère publique. La tolérance de la différence dans la sphère privée. » et d’un autre côté « le droit d’avoir sa différence reconnue dans la sphère publique ainsi que privée » (Modood and al., 2007). La tolérance, l’acceptation et l’intégration existent en Europe mais cela est loin d’être une généralité et le plus souvent ces principes sont basés sur des politiques d’assimilations qui ne permettent pas réellement de reconnaitre la différence de l’autre. Or, afin de construire une culture commune européenne il est important d’avoir certaines prédispositions quant à la réalisation d’un tel schéma. Ainsi, la mise en place d’un tel modèle semble réellement compromise dans le contexte actuel. De plus, l’accès à une pleine citoyenneté remet en cause l’accès des droits du travail des « guestworkers » (Rex, 1998, p.274). qui rentrent alors en concurrence avec ceux qui en sont exclus.

Un autre problème soulevé dans la littérature est que de plus, une bonne partie de l’opinion publique est convaincue que ces populations musulmanes ne veulent pas être intégrées car trop attachés à leurs valeurs. Cela insuffle dès lors un sentiment de rejet qui va automatiquement à l’encontre de la volonté éventuelle de la mise en place de politiques qui ont pour but de promouvoir la différence de ces populations et de faciliter leur intégration. De même, certains auteurs soulignent les problèmes de stigmatisation des minorités dans les populations européennes. En effet, selon lui ont pourrait observer entre 10 à 25% de la population dans certains cas qui souhaite fermement l’exclusion des populations de migrants (Rex, 1998). La montée des partis d’extrême droite en France, en Autriche ou bien encore en Espagne, fait reflet de cette méfiance.

Cependant, l’Union Européenne n’est pas indifférente à la question de l’intégration culturelle. Un rapport fut rédigé par le Conseil de l’Europe afin de permettre la promotion de la diversité. Ce rapport ECD reprend les principes de la reconnaissance et réaffirme l’octroi de « droits culturels » aux minorités au sein de l’Union. Cependant ce rapport ne fut pas réellement utile étant donné sa difficile alliance avec les principes libéraux et Républicains des États-Nations (Pélabay, 2011). En Mai 2008 cependant, le Conseil de l’Europe publie le « livre blanc sur le dialogue interculturel » qui précise explicitement que l’approche proposée se distingue des logiques d’assimilation et de multiculturalisme ». On a là un rejet explicite de l’entreprise politique multiculturaliste au sein de l’Union européenne. A l’inverse l’accent est porté sur une approche interculturaliste (Pélabay, 2011).

On peut ainsi constater que le territoire européen mise davantage sur une logique d’interculturalisme. Si le multiculturalisme remet en question le concept d’identité national au niveau de l’État-Nation, l’interculturalisme lui, concerne davantage le niveau local et des échanges culturels entre les communautés. Cependant cette logique tombe dans une certaine ambivalence étant donné la marginalisation des minorités dans des « ghettos » ou « banlieues » qui révèle la tension entre les communautés culturelles fracturées par les processus d’urbanisation. En outre, ces banlieues sont le reflet de l’échec des politiques d’intégration et donc de cette dynamique interculturelle. La particularité de la réalité européenne réside dans le fait que le modèle multiculturaliste canadien, s’il est exportable, devrait se reproduire sur un territoire sans frontière avec une logique de transnationalisme. Or, les théories multiculturelles pensées au sein du territoire canadien ont été développées dans un cadre national bordé de frontières. Le problème est alors que le cas du transnationalisme démultiplie les élans de rejets des populations migratoires notamment du point de vue de leur différence religieuse. Il faudrait donc pouvoir amener les populations à penser leur identité de façon globale. Le transnationalisme engendre ainsi des confrontations entre les perspectives multi et inter culturalistes et ces confrontations renforcent par la même occasion les élans de nationalisme. Certains émettent donc l’hypothèse que dans le cas européen il serait nécessaire de considérer la formation d’une nouvelle théorie de la pluralité culturelle.

Un des problèmes en Europe et notamment en France est que le multiculturalisme est souvent rejeté par les partisans de la tolérance en tant qu’ils le considèrent comme une forme de communautarisme. Le communautarisme considère que la communauté même prime sur l’individu et ses différences identitaires ou culturelles. Walzer. et al. proposent de distinguer deux sortes de communautarisme. L’un que l’on peut qualifier de rousseauiste qui considère que la communauté politique renvoie à une vie politique républicaine et dont le seul moyen d’en être membre est au travers sa citoyenneté. Ainsi ce type de communautarisme prône l’inculcation des principes et vertus dans les écoles afin de former les futurs citoyens à leur participation à cette même communauté politique. Le second type de communautarisme relève davantage d’un certain pluralisme culturel qui considère l’État comme encadrement pour les individus et groupes d’individus qui permettent le développement de solidarités et d’un sentiment d’appartenance. Ces deux visions en opposition représentent les deux sentiments de pertes ressentis par les populations au sein des états européens. En effet le communautarisme de type rousseauiste traduit de la perte de l’engagement de citoyen, d’une érosion de la participation politique. Tandis que le communautarisme pluriel révèle la peur de la perte de la conservation culturelle ainsi que la peur dissolution de l’identité dans des communautés ethnique élargies (Walzer et al., 1999).

Il est également nécessaire, pour l’application d’un réel projet politique de multiculturalisme, d’être en présence de communautés ethniques relativement homogènes et sûr de leurs revendications. Or, cela est rarement le cas en Europe du fait d’une marginalisation des minorités ethniques et de leur provenance relativement variée ce qui en font des groupes largement hétérogènes. En effet, l’Europe est caractérisée par des vagues de migrations partielles qui retourne dans leur pays d’origine sur du plus ou moins long terme ce qui semble largement incompatible avec un modèle multiculturaliste (Wieviorka, 1998).

De plus, certains auteurs soulignent le fait que les particularismes culturels sont en constante évolution, qu’ils ne sont et ne seront jamais viables et qu’il est donc absurde de tenter de les institutionnaliser. Wieviorka reprend à cet égard l’exemple des jeunes issues de l’immigration de l’Afrique du nord en France qui ont été qualifiés de « Beurs » (Wieviorka,, 1998, p.255), ou « maghrébins » (Wieviorka, 1998, p.255), ce qui en aucun cas de permet de saisir la complexité de leur identité. Le multiculturalisme dans de telles hypothèses est en incapacité de saisir la complexité de certaines différences et donc par la même occasion de les représenter.

Parvenir à allier diversité et unité c’est combattre contre une certaine homogénéisation mais aussi fragmentation de la société. Il a toujours été question au sein de l’UE d’un certain rapprochement des peuples et communauté et sur la volonté d’affirmer une identité européenne. Le problème n’est ainsi donc pas de valoriser les différentes cultures au sein de l’Union Européenne mais bien de la reconnaissance de ces différences. En effet, la diversité européenne n’est pas seulement le résultat d’une diversité de cultures mais bien également d’une diversité de points de vue. Or, le multiculturalisme suppose justement une alliance de la culture et du politique afin de pouvoir être correctement mis en place ce qui peut se révéler problématique au sein de l’Union européenne puisque les opinions politiques divergent largement selon les États (Pélabay,, 2011). En effet, n’étant pas un modèle fédéral comme le modèle canadien, l’Union Européenne n’a pas de gouvernance politique centralisée ce qui ne permet pas d’avoir une ligne de conduite politique commune. En outre, malgré l’existence de diverses institutions européennes tels que la Commission ou le Parlement européen qui sont des mécanismes décisionnels, ces-dernières ne sont que des regroupements d’opinions politiques variées qui suite à un débat parviennent plus ou moins à s’accorder sur certains sujets. Par ailleurs, sur la question des migrants on constate que l’alliance du politique et du culturel demeure compliquée au sein du territoire tant les avis sont divisés sur la question.
Charles Taylor avance par ailleurs la théorie selon laquelle pour qu’une démocratie ou modèle démocratique soit viable il est nécessaire d’avoir une « congruence envers la communauté morale » (Pélabay., 2011).

Le concept d’instruction civique instauré dans les programmes éducatifs est révélateur d’une certaine forme de patriotisme. De nos jours, cette notion considérée comme connoté à un sentiment national et qui donc ne favorise pas l’inclusion de toutes les minorités dans son apprentissage, s’est vu transformée par « l’éducation d’une citoyenneté démocratique ».

Le pend de la littérature qui considère le modèle culturaliste comme irréalisable voir non souhaitable avance également le problème de l’infériorisation des minorités. C’est en effet le point de vue de Rex J. qui expose le fait que du fait d’une considération moindre des minorités, ces dernières ont tendance à être largement sous-valorisées et donc souvent considérées comme inférieures. Or, un tel traitement même dans le cadre d’application de politiques multiculturelles conduirait inévitablement à des cas discriminatoires. Il faudrait repenser la minorité comme étant à égalité avec le reste de la population. Cependant, l’ancrage de la minorité comme inférieure semble relativement profond et donc la mise en place de politiques multiculturelles dans ce cas serait relativement contre-productif car il ne ferait qu’encourager de tels comportements discriminatoires (Rex, 1998).

Un dernier aspect pour lequel le multiculturalisme ne serait pas souhaitable dans l’optique européenne est le fait que l’application d’un tel concept amènerait à remettre en cause le concept de laïcité tel qu’il a été développé notamment en France. En effet, la séparation entre l’Église et l’État opérée en France par la loi de 1905 en France à entrainer l’émergence du concept de « laïcité » qui permet de définir les comportements religieux acceptables dans la sphère publique. Ayant pour but de retirer la mainmise de l’Église catholique sur l’État et la société, la définition restant flou il fut amené à de nombreuses controverse notamment sur le port de signes religieux. Or, si l’on pourrait croire que le principe de laïcité permet de promouvoir et reconnaitre la diversité des religions, en réalité, il conduit à réprimer tout comportement considéré comme trop ostentatoire au sein de l’espace publique. Ainsi, on fait face à un nivellement culturel, notamment avec l’interdiction du port du voile dans l’espace publique, qui conduit à une homogénéisation de la culture française. Ainsi, mettre en place des politiques multiculturalistes amènerait à abandonner le principe de laïcité (ou du moins en abandonner la définition actuelle) ce qui n’est pas souhaitable étant donné la sensibilité d’un tel sujet qui conduit déjà à de grandes controverses. En effet, certains auteurs exposent son ambigüité en tant que le principe de laïcité se décline sous deux versants à savoir d’une par la séparation entre la religion et la politique mais également la neutralité de l’État envers les convictions religieuses qui sont propres à chacun. Ainsi, selon ce principe il est impossible pour l’État de se positionner dans le débat religieux de même qui lui est impossible de promouvoir une religion par rapport à une autre. Mais cela suppose également qu’il n’est pas possible de favoriser ou d’établir des politiques à destination des communautés religieuses particulières. Les justifications avancées pour cet argument et qui vont également des arguments avancés contre le multiculturalisme sont le fait que la neutralité est nécessaire et indispensable pour l’égalité des citoyens et qu’il serait inenvisageable pour l’état de tenter d’intégrer une minorité religieuse à travers la mise en place de politiques (tels que les politiques d’accommodements raisonnables au Québec). L’argument de la liberté de conscience est également avancé en tant que chaque citoyen doit être en possession de son libre arbitre et il ne serait pas souhaitable d’appliquer des politiques multiculturalistes qui l’amènerait à être influencer envers une religion particulière plutôt d’une autre (LEYVA, 2015). Par ailleurs, l’argument de la menace des valeurs de la République est avancé. En effet, selon ces auteurs, la mise en place de politiques mulitculturelles qui encouragerait alors les revendications religieuses ne serait pas souhaitable car remettant en cause ou menaçant le principe même de la laïcité considérée comme un symbole de la République française.

L’argument du repli communautaire ou identitaire ainsi que l’éventuel apparition d’inégalités suite à la mise en place de politique multiculturalistes est justifié par le fait que la culture nationale permet la cohésion sociale. Or, tenter de promouvoir les différences au sein d’une culture nationale conduirait à menacer cette cohésion sociale car une telle promotion de la différence entraine le développement d’un sentiment de haine et de repli envers une partie de la communauté (LEYVA, 2015). Pour ces auteurs il est nécessaire d’avoir une culture nationale qui permet d’apaiser les individus.

Le multiculturalisme s’il n’est pas souhaitable ce n’est parce qu’il est mauvais en soit mais parce qu’il ne permet plus de répondre aux questions soulevées par le débat culture (LEYVA, 2015). En, effet, si la promotion de la différence peut être considéré comme une politique qui permettrait une meilleure intégration de tous, si elle se retrouve en concurrence avec des principes considérés comme fondamentaux par les nations elle ne peut être (ou du moins difficilement) légitimé. Il semble en effet peut souhaitable d’observer un rejet total voir une révolte du peuple français face à un modèle multiculturalisme européen du fait qu’il remettrait en cause le principe de laïcité.

Conclusion et point de vue personnel

Ainsi, pour conclure, cette revue de littérature sur les différents points de vue concernant la la viabilité du modèle canadien en tant que projet multiculturel européen nous permettent de dégager les ambiguïtés d’un tel débat. En effet, si certains auteurs demeurent relativement optimistes considérant que le multiculturalisme établit au Canada serait tout à fait souhaitable pour la viabilité et peut-être même une meilleure cohérence du projet européen, ces derniers s’accordent tout de même à dire que compte tenu du contexte actuel une telle hypothèse ne pourrait être envisageable que si les fondements de l’Union dans son ensemble venaient à être repensé en terme multiculturel. Or, une telle restructuration semble compliquée (même si selon ces auteurs pas impossible) du fait d’états membres relativement divisés sur la question culturelle. D’autres, en revanche sont davantage pessimistes et affirment qu’un tel modèle s’il n’est pas réalisable l’est d’autant moins souhaitable du fait d’une remise en cause de principes fondamentaux de certaines nations européenne ainsi qu’une volonté d’avantage ancrée sur des logiques d’assimilations que basées sur la reconnaissance. Pour de tels auteurs, les divergences de points de vue sur la question culturelle et l’intégration des minorités en Europe sont beaucoup trop ancrées dans la mentalité européenne si bien qu’un tel modèle n’est tout simplement pas souhaitable au niveau européen.
Néanmoins, et ce malgré les arguments avancés par de tels auteurs, d’un point de vue personnel et européen je considère que l’adoption d’un tel modèle serait un grand atout pour l’Union européenne et son projet politique. Je pense par ailleurs, qu’aujourd’hui il est urgent pour l’Union de repenser son projet afin de faire face aux nouvelles crises auxquelles elle est confrontée notamment migratoire mais également face à la menace terroriste. En effet, il semblerait que la stigmatisation des minorités qui peut être à l’origine de la radicalisation des individus provient justement de ces logiques d’assimilations qui conduisent à étouffer les cultures au lieu de les reconnaitre et d’encourager la différence.
Ainsi pour finir, je pense qu’aujourd’hui la question du « souhaitable » n’est plus une question à se poser tant elle se révèle largement hors sujet. En effet, que cela soit souhaitable au non l’Union Européenne n’a plus le choix si elle veut pouvoir assurer sa pérennité.

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