IMPORTANCE DE LA PRÉSERVATION DES MILIEUX HUMIDES

1. DÉFINITION D’UN MILIEU HUMIDE

C’est en 1971, lors de la Convention de Ramsar, que l’expression « milieux humides » a été définie pour la première fois comme étant des « étendues de marais, de marécages, de tourbières ou d’eaux naturelles ou artificielles, permanentes ou temporaires, où l’eau est stagnante ou courante, douce, saumâtre ou salée, y compris des étendues d’eau marine dont la profondeur à marée basse n’excède pas six mètres ». (Convention de Ramsar, 1971) Cette définition a établi les critères de base caractérisant cet écosystème.

Il est important de souligner que cette définition reconnaît les étendues d’eau artificielles comme faisant partie intégrante de l’ensemble des milieux humides. Le terme « artificiel » est aussi repris par Pellerin et Poulin (2013) dans leur définition basée sur une revue de littérature importante, sans pourtant élaborer sur l’origine du terme ou sa signification. Ce n’est que récemment, dans la Loi concernant la conservation des milieux humides et hydriques (LCMHH), que l’expression « lieux d’origine […] anthropique » est apparue, venant préciser le fait que toutes les étendues d’eau créées volontairement ou involontairement par les activités humaines sont des milieux aussi humides, au même titre que les écosystèmes naturels.

De l’avis de Pellerin et Poulin (2013), il serait difficile de trouver une définition unique afin de décrire les milieux humides en raison de « leur diversité, leur complexité et leur vaste répartition ». Les auteurs font également référence au fait que les milieux humides sont des écosystèmes de type «transitoire» puisqu’ils se situent principalement entre les milieux aquatiques et les milieux terrestres. Cependant, elles mettent l’accent sur l’importance de formuler une «définition claire et ne portant pas à interprétation» dans le but de mieux gérer la conservation des milieux humides.

Fournier (2013) a aussi présenté la définition d’un milieu humide selon une revue de littérature (GTNTH, 1997; Krohne, 2001; EPA, 2010 et Ramsar, 2011) en corroborant celle de Pellerin et Poulin (2013) en affirmant qu’« il n’existe pas de définition internationalement reconnue et acceptée pour décrire les milieux humides ».

La définition utilisée par le Ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MDDELCC) dans le guide « Identification et délimitation des milieux humides du Québec méridional » stipule que « les milieux humides regroupent l’ensemble des sites saturés d’eau ou inondés pendant une période suffisamment longue pour influencer, dans la mesure où elles sont présentes, les composantes sol ou végétation » (Bazoge, 2014).

1.1 Caractéristiques d’un milieu humide

Bien qu’il n’y ait pas de consensus au niveau de la communauté scientifique quant à la définition exacte d’un milieu humide, il n’en reste pas moins que certaines caractéristiques sont convergentes. Dans leur rapport final présenté au Ministère du Développement durable, de l’Environnement, de la Faune et des Parcs en avril 2013, Stéphanie Pellerin et Monique Poulin se basent sur les travaux de plusieurs auteurs (Cowardin, 1979; Couillard et Grondin, 1986; Buteau, 1994; Groupe de travail national sur les terres humides, 1997 et Mitsch et Gosselink, 2007), afin de définir les caractéristiques principales associées aux milieux humides. Elles ont recensé trois catégories de caractéristiques, soit celles associées à l’hydrologie, au type de végétation et à la composition du substrat, qui sont décrites ci-dessous.

1.1.1 Hydrologie

Bazoge (2014) considère que tous les milieux humides partagent une caractéristique commune soit la présence de l’eau. Toutefois l’hydrologie des milieux humides peut s’avérer complexe. En effet, Couillard et Grondin (1986) estiment que les milieux humides doivent non seulement être saturés en eau mais que la présence de cette eau doit correspondre à une période de temps donnée afin que ce temps de résidence de l’eau modifie la composition du sol et de la végétation (Fournier, 2013). L’hydrologie d’un milieu humide varie d’une année à l’autre ou encore durant une même année, ce qui fait que la végétation et les sols, dont les caractéristiques sont directement reliées à la présence d’eau, varient eux aussi (Larouche et al., 1993). Pellerin et Poulin (2013) mentionnent que l’hydrologie d’un milieu humide peut également varier selon le degré d’inondation ou de saturation du substrat. Elles ajoutent que les caractéristiques de l’eau peuvent varier selon son temps de résidence dans le milieu humide, la profondeur à laquelle on la retrouve, son débit ainsi que sa salinité.

1.1.2 Végétation

La végétation d’un milieu humide est qualifiée d’hygrophyte (Larouche et al., 1993). On distingue deux sous-classes de végétaux hygrophytes soit les hydrophytes et les amphiphytes (Barnaud et Fustec, 2007). Les espèces hydrophytes sont immergées ou affleurent à la surface de l’eau comme les nénuphars. Les espèces amphiphytes croissent à la limite des écosystèmes terrestres et aquatiques et peuvent s’adapter à ces deux environnements. Les espèces hélophytes, comme le roseau commun, font partie des amphyphites. Ils possèdent un système racinaire submergé ainsi qu’une partie émergente de l’eau.

La végétation des milieux humides est influencée par les processus écologiques de trois grands systèmes soit marégraphique, riverain et tourbeux (Couillard et Grondin, 1986).

Le milieu humide influencé par un système marégraphique est celui influencé par la marée d’eau douce, saumâtre ou salée (Couillard et Grondin, 1986). La dispersion des différents peuplements végétaux sur le littoral est reliée au gradient de submersion qui varie en fonction des marées. Le littoral est alors subdivisé en trois niveaux soit les étages inférieur, moyen et supérieur. Les autres critères pouvant influencer la répartition des groupements végétaux sont les caractéristiques physionomiques du milieu humide, notamment le relief et la composition du substrat.

Le système riverain est influencé par les « fluctuations saisonnières d’un plan d’eau douce » (Couillard et Grondin, 1986). La végétation du système riverain est composée d’herbes, d’arbustes et d’arbres, disposés parallèlement à la rive en fonction du gradient de submersion. La rive est subdivisée en deux zones, selon la durée d’inondation de la végétation durant la saison de croissance. On retrouve la zone hydrophytique, inondée en permanence pendant la saison estivale et la zone hélophytique qui est parfois exondée (Gauthier et al., 1979). Les groupements de végétaux se répartissent entre ces deux subdivisons en fonction de la durée d’inondation, de la profondeur de la nappe phréatique et de la nature du substrat.

Le système tourbeux se caractérise par un niveau de production de matière organique (tourbe) dépassant celui de sa décomposition (Couillard et Grondin, 1986). Les formations végétales des tourbières se répartissent en fonction du régime trophique, du modèle physionomique et du biotope. Le régime trophique est composé de deux sous-classes, soit les tourbières ombrotrophes et les minérotrophes, différenciées principalement par leur source d’alimentation en eau. Elles seront présentées plus en détail dans la sous-section 1.2.4. La différenciation des modèles physionomiques est basée sur la présence d’un cours d’eau, de la répartition des mares et de la présence ou pas de pergélisol. Le microrelief des tourbières est le principal critère définissant la distribution des espèces végétales déterminant ainsi le type de biotope.

Un site ne présentant aucune végétation peut quand même être qualifié de milieu humide, s’il possède un substrat saturé durant une partie de la période de croissance ou s’il se retrouve près d’un autre milieu humide ayant une végétation hygrophyte (Pellerin et Poulin, 2013).

1.1.3 Substrat

Le type de substrat que l’on retrouve dans les milieux humides est appelé hydromorphe, en raison de son drainage déficient et de la composition de ses sols d’origine minérale ou organique (Larouche et al, 1993 ; Pellerin et Poulin, 2013). Le niveau de l’eau dans les milieux humides peut être au-dessus, en-dessous ou égal à la surface du sol, selon différents critères comme le climat et la période de l’année (Fournier, 2013). Le sol est donc humide presqu’en permanence, ce qui ne laisse place qu’aux organismes qui sont bien adaptés à ce genre d’environnement et qui supportent que des conditions saturées ou même des inondations. Par exemple, les substrats rocheux favorisent la croissance des algues alors que les substrats plus fins, comme le sable, permettent à une végétation herbacée d’y croître (Couillard et Grondin, 1986). Certains microorganismes ont développé des processus pour contrer ce manque d’oxygène temporaire ou permanent (Barnaud et Fustec, 2007). En effet, c’est le mécanisme d’oxydoréduction qui permet aux bactéries et aux champignons de respirer dans le substrat saturé. Ce mécanisme rend possible l’extraction d’oxygène de substances telles que les nitrates, l’oxyde de fer et les sulfates qui composent la matière organique. Certains animaux, comme les amphibiens, se sont également adaptés à ces environnements anaérobiques que sont les milieux humides, en développant une respiration cutanée. On constate donc que le sol des milieux humides peut être l’hôte de divers organismes contribuant à la biodiversité de cet écosystème.

1.2 Types de milieux humides

En dépit de certaines caractéristiques communes associées aux milieux humides, il existe une distinction de ceux-ci en quatre types soit l’étang, le marais, le marécage et la tourbière (Bazoge, 2014). Un milieu humide peut être un amalgame de plusieurs sous-types comme par exemple, étang-marais-marécage ou marécage-tourbière. Bazoge définit ces écosystèmes comme étant des « complexes de milieux humides ». Les prochaines sections traiteront de chacun de ces quatre types de milieux humides.

1.2.1 L’étang

La qualification d’un étang, d’après Bazoge (2014), est une étendue d’eau dont le niveau ne dépasse pas les deux mètres de profondeur. Un étang peut également être qualifié d’eau peu profonde ou d’herbier aquatique (Queste, 2011). En effet, l’étang se caractérise par une végétation composée d’espèces aquatiques flottantes, submergées et émergentes. La couverture végétale ne doit pas dépasser 25 % de la superficie du milieu. Ce sont des milieux qui sont généralement isolés des autres écosystèmes. Ils sont alimentés en eau grâce aux précipitations, à la nappe phréatique ou lors de la fonte des neiges mais dans ce cas, finissent alors par s’assécher durant l’été (Bazoge, 2014).

1.2.2 Le marais

Le marais est un milieu humide recouvert d’eau durant la majeure partie de la période de croissance de la végétation (Bazoge, 2014). De plus, la végétation des marais est majoritairement constituée de plantes herbacées et parfois même d’arbustes et d’arbres, sans pour autant recouvrir plus du quart de la superficie du milieu. Les marais peuvent être isolés ou longer les rives des cours d’eau et des lacs. Leur niveau d’eau varie selon le gradient de submersion et l’évapotranspiration (Queste, 2011).

1.2.3 Le marécage

Le marécage est un milieu humide dont la végétation arborescente (ex. érable argenté et frêne noir) recouvre au moins le quart de sa superficie (Bazoge, 2014). Le type de substrat retrouvé dans un marécage est le plus souvent saturé et se compose d’un sol soit minéral ou organique (Queste, 2011 ; Bazoge, 2014). Les inondations saisonnières sont fréquentes et la nappe phréatique y est souvent élevée (Bazoge, 2014). De plus, les marécages sont des écosystèmes qui peuvent être isolés des autres types de milieux humides ou être connectés à un lac ou à un cours d’eau (Queste, 2011).

1.2.4 La tourbière

Plusieurs auteurs (Clymo, 1983 ; Zoltaï, 1988 ; Bazoge 2014) décrivent la tourbière comme étant une zone humide dont le dépôt est composé d’un sol organique appelé «tourbe» ayant une épaisseur dépassant les 40 centimètres due à une surproduction de matière organique par rapport à la décomposition de celle-ci. Le sol d’une tourbière est caractérisé par un mauvais drainage et par la présence d’une nappe phréatique qui est le plus souvent affleurante (Bazoge, 2014). La tourbière peut être parsemée de plusieurs petites mares qui sont disposées ou pas, de façon plus ou moins parallèle les unes aux autres (Larouche et al., 1993).

Il existe deux grands types de tourbières soit les tourbières minérotrophes ou fen et les tourbières ombrotrophes ou bog qui se distinguent principalement par leur source d’approvisionnement en eau (Gorham et Janssens, 1992 ; Bazoge, 2014).

Les tourbières minérotrophes, alimentées par les précipitations et le ruissellement, reçoivent la majorité des minéraux nécessaires à la croissance des végétaux par le biais des eaux souterraines ou de l’érosion des sols avoisinants (Leboeuf, 2012). C’est d’ailleurs pour cette raison que la végétation y est très diversifiée (Payette et Rochefort, 2001). On y retrouve des herbacées (Carex exilis; Carex aquatilis, Menyanthes trifoliata), des mousses brunes (Campylium stellatum; Tomenthypnum nitens), des arbustes (Myrica gale; Betula pumila; Salix pedicellaris) et plusieurs types de sphaignes (Sphagnum warnstorfii) (Payette et Rochefort, 2001 ; Leboeuf, 2012).

Les précipitations constituent la source presqu’unique d’éléments nutritifs des tourbières ombrotrophes (Payette et Rochefort, 2001 ; Leboeuf, 2012). La décomposition de la végétation, dominée par des épinettes noires de petite taille mais comportant également des éricacées, des sphaignes (Sphagnum capillifolium) et des herbacées (Carex oligosperma; Trichophorum cespitosum), apporte aussi une partie des minéraux essentiels au substrat de la tourbière. Spécifions que les tourbières minérotrophes peuvent se transformer en tourbières ombrotrophes en raison de l’accumulation de tourbe et de la diminution du ruissellement de surface.

1.3 Système de classification

Bien que quatre types de milieux humides aient été identifiés, il existe plusieurs méthodes pour les catégoriser (Fournier, 2013). Brinson (2011) a élaboré un système de classification pour les milieux humides basé sur trois caractéristiques soit l’apparence du milieu humide, sa fonction et son utilité.

1.3.1 Classification en fonction de l’apparence

La méthode de classification des milieux humides en fonction de leur apparence a été utilisée pour la première fois en 1997 par le Groupe de travail national sur les terres humides. C’est grâce à cette classification qu’a été élaboré le système canadien de classification des terres humides en établissant cinq classes de milieux humides soit les eaux peu profondes, les marais, les marécages, les fens et les bogs (Groupe de travail national sur les terres humides, 1997).

Brinson (2011) considère que la topographie du terrain ainsi que la végétation d’un milieu humide sont les principaux critères pour différencier les divers types de milieux humides. Fournier (2013) soutient que même en ayant peu de notions sur les milieux humides, il est tout de même possible d’arriver à les distinguer les uns des autres. C’est pourquoi cette méthode de classification est la plus utilisée de nos jours lors de travaux de recensement et de cartographie des milieux humides.

1.3.2 Classification selon la fonction

D’après Fournier (2013), lorsque vient le temps de prendre des décisions quant à la gestion du territoire, il existe une alternative à la classification des milieux humides en fonction de l’apparence. Il s’agit de la catégorisation selon les fonctions écosystémiques des milieux humides, qui ne se base pas uniquement sur les aspects biologiques de ceux-ci. Elle est plutôt fondée sur des facteurs externes comme les données climatiques (ex. quantités et types de précipitations) et les données sur la qualité de l’eau du bassin versant (ex. matières en suspension, (Brinson, 2011). Selon Fournier (2013), ces données peuvent être obtenues par observation sur le terrain ou par cartographie. Toutefois, Fournier mentionne que la cartographie est peu utilisée en raison de la nécessité de développer de nouvelles approches méthodologiques pour une application uniforme. Fournier propose donc une nouvelle procédure afin de permettre aux utilisateurs de cette classification de réaliser eux-mêmes l’inventaire des milieux humides d’une région donnée selon leurs fonctions écosystémiques.

1.3.3 Classification par rapport à l’utilité

Fournier (2013) estime qu’une classification basée sur l’utilité s’appuie sur les services écosystémiques rendus par les milieux humides pour le développement de notre société, entres autres les besoins essentiels de l’être humain comme l’approvisionnement en eau potable et en nourriture. Brinson soumet déjà en 2011 un concept préliminaire qui ne mettait l’accent que sur les services d’approvisionnement et de régulation en eau des milieux humides. Fournier (2013) soutient qu’il n’existe aucune classification de ce genre qui ait été approuvée par la communauté scientifique jusqu’à présent. Il reconnaît que les futures recherches dans le domaine de la classification des milieux humides devront se faire dans l’optique d’harmoniser les données cartographiques déjà existantes avec les nouvelles classifications selon les services écosystémiques.

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